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 A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]

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Elfe
Chrystal d'Yhvaaldavatar

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MessageSujet: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Dim 23 Jan 2011 - 21:18

A la Lueur des Flammes
Jiliann Hesyl
    Les verdoyantes collines d’Utgard assombries par le crépuscule bruissaient faiblement, leurs tendres herbes balayées par des vents de faible envergure. Depuis le couvert des arbres abandonnés par leur habillage de Vihm, elles semblaient former des vagues semblables aux marées des douces mers du sud. L’obscurité semblait onduler dans leur sillage, et les reflets de la lune irisaient leurs tendres pousses, baignant leur immensité d’un halo argenté. Assise sur un petit tronc abattu, Chrystal les observait en silence, son visage posé dans une de ses mains, l’autre tenant encore la longue branche morte avec laquelle elle dessinait des arabesques mystérieuses dans la terre un instant plus tôt. En face d’elle, un feu de taille moyenne crépitait joyeusement, de petites flammèches virevoltant dans la noirceur de la nuit qui enveloppait peu à peu le campement sommaire de l’elfe. Skoell était paisiblement allongé à coté du chaleureux brasier, la tête sur les pattes ; le feu était bienvenu pour éloigner des deux amis le froid mordant d’un Lumi tardif.
    L’œil de Chrys évitait la chaude lueur pour se plonger tout entier dans la nuit veloutée, la nuit attirante, si belle, si tentante. Une amie toujours présente, une amie dont les menaces étaient cachées sous un élan de poésie. Pas une amie, au final, mais une voisine aux aspects à la fois séduisants et dangereux. L’éclat lunaire hypnotisait l’elfe sylvaine et emmenait ses pensées loin, très loin, par-dessus les étoiles au pâle éclat.


    Vihm s’en était allé silencieusement, laissant sa place aux jours de neige. Andelo était passé plus vite que jamais, apportant à Chrys une année supplémentaire ; elle ne les comptait cependant plus. Elle n’y voyait plus d’intérêt autre que celui de remarquer que par rapport à la race qu’elle jugeait inférieure à la sienne, elle avait tout de même vécu longtemps. Orgueil ridicule et infantile, de surcroît parfaitement inutile. Elle s’appliquait donc à ne plus prendre garde aux années qui s’écoulaient, les remarquant simplement en les voyant passer. Elles n’avaient pas encore d’importance suffisante pour être comptées.
    Depuis son départ d’Alfheim, lorsque les feuilles étaient encore vertes, Chrystal n’était pas rentrée dans son pays natal. Elle avait erré des lunaisons entières en Midgard, puis s’était aventurée dans les Terres Sauvages où elle avait longé le Désert de Noctis pour s’enfoncer dans la Plaine d’Aurore, seule avec Skoell, en quête du Dragon que maintes rumeurs prétendaient vivre là-bas. Elle l’avait parcourue de long en large pendant très longtemps. Très longtemps. Trop, pour la jeune femme qui souffrait d’allergie chronique à toute température au-dessus de la moyenne ; n’eût été son tempérament obtus, le duo aurait quitté la Plaine deux jours après son arrivée. Mais l’elfe avait persévéré, et ils avaient sillonnée alors que mouraient Vapyri, Elf, Guaria… Et puis, alors que la jeune femme de mauvaise humeur se dirigeait vers les frontières des Terres Sauvages en traînant des pieds, grinçant des dents en pensant à son échec, ils étaient tombés sur un… os. C’était le cas de le dire. En fait, ils étaient tombés dessus littéralement, même.
    Un nid de Vouivre. Chrystal n’en avait jamais vu, mais elle n’avait pas tardé à comprendre de quoi il s’agissait lorsque, au simple craquement des os sous ses pieds, un terrible hurlement avait retenti sur la plaine ; une ombre immense avait alors masqué le soleil et le danger était venu du ciel. Une Vouivre Noire. L’un de ces animaux si rares que la plupart des visiteurs de la Plaine n’en ont jamais aperçu la trace. En outre, la plupart de ceux qui avaient eu la malchance d’en croiser une ne sont aujourd’hui plus de ce monde pour en parler.
    Chrys avait cru y passer. Lors de son précédent séjour, elle avait plusieurs fois échappé à l’attaque d’un Dinosaure aveugle - le même en fait, deux jours de suite. Mais comme son nom l’indiquait, le reptile géant était dépourvu d’yeux et, n’aimant pas ôter la vie à un animal à moins de ne pouvoir faire autrement, l’elfe ne l’avait pas affronté, se contentant de s’échapper en silence. Ce jour-là, face au prédateur volant, elle eut plus de mal. Ainsi qu’un nombre de possibilités largement réduit. Blessée au ventre et à l’épaule dès la première attaque de la créature en furie, elle n’avait échappé à une mort prématurée que grâce à l’intervention salutaire de Skoell qui s’était jeté sur les pattes de l’animal au sol, les crocs en avant Le temps que Chrys réussisse de nouveau à distinguer le sol du ciel, la Vouivre s’élevait de nouveau en poussant des cris de rage répétés, visant de ses griffes le chien qui la harcelait depuis le sol ; et qui n’échapperait pas à ses attaques très longtemps.
    C’est alors que, comme une machine bien huilée se remet en route, les réflexes de la jeune fille, accumulés depuis des décennies, se déclenchèrent. En une fraction de seconde, elle s’était redressée, et la corde d’Anubis vibrait. Des flèches aux morsures cruelles se plantèrent dans le cuir de la Vouivre sans parvenir à l’entailler profondément, avant de trouver les fines membranes de ses ailes. Un oiseau cloué au sol est un oiseau mort. A l’aide de son agilité elfique, Chrystal avait pu éviter les assauts qu’avait mené contre elle l’animal sous la morsure des flèches, roulant au sol puis se relevant pour trouer ses ailes de part en part. Puis, lorsqu’elle fut forcée à atterrir, l’elfe dégaina ses deux lames et entama une danse frénétique contre les serres mortelles de l’animal ; cependant, un coup de queue la surprit par son angle mort et la jeta au sol.
    Un réflexe de survie permit alors à la démoniste d’appeler sa magie à son secours : la Vouivre se retrouva violemment plaquée au sol, paralysée, incapable d’agir. Presque morte.
    Cependant, l’elfe ne l’avait pas achevée. Elle était restée immobile quelques minutes, comme en réflexion, comme incapable d’agir ; mais elle ne pensait pas, ne réfléchissait à rien. Ce qu’elle avait sous les yeux n’était qu’un carnivore impuissant, à sa merci. Sa mort ne lui apporterait rien : une fois la Vouivre serait assommée, elle aurait tout le temps du monde pour s’enfuir. Chrys avait esquissé un geste qui avait plongé l’animal dans une profonde torpeur, puis, vacillant sous l’effet combiné de la perte d’énergie liée au sort et de la faiblesse provoquée par ses blessures, elle s’était éloignée pour panser celles-ci hors du territoire de la Vouivre, sous le regard désapprobateur de son compagnon à quatre pattes.


    D’un geste pensif, Chrystal jeta la longue branche qu’elle tenait à la main dans le feu, après avoir tourné son regard d’argent sur les flammes vivaces. Celles-ci engloutirent instantanément le morceau de bois qui s’enflamma et devint torche, étincelle dans une fournaise plus grande encore.
    Les souvenirs qu’elle avait évoqués l’avaient amenée à songer au démon qui avait maudit sa race. Loki. Un sourire vague erra sur les lèvres de l’elfe, comme chaque fois que la pensée du sombre reflet d’Odin l’envahissait. Que ressentait-elle au sujet de celui qui lui avait accordé le pouvoir, mais l’avait maudite en échange ? De l’être qu’elle n’avait jamais vu mais qui avait pourtant tout pouvoir sur sa vie ? Amour ? Adoration ? Admiration ? Rejet ? Colère, désespoir, crainte ? Elle l’ignorait. Ses pensées à son sujet étaient brouillées, comme les motifs entrelacés que sa main pensive avait précédemment tracés dans le sol. Ses émotions étaient contradictoires. Néanmoins, elle devait reconnaître qu’elle lui devait son pouvoir, et qu’il exerçait sur elle une certaine fascination. Baissant son œil gris sur sa main gantée, la Wudu claqua des doigts et une flamme bleue en jaillit aussitôt, perçant les ténèbres plus vivement encore que le brasier rouge qui brûlait de toutes ses forces sous la lumière des étoiles. Ce dernier en paraissait même amoindri. Silencieusement, Chrystal ferma les yeux : elle détestait prier, et rendait à Loki ce qu’il désirait à sa manière. Pour l’instant, son pouvoir n’avait pas faibli, elle en avait donc déduit que sa méthode ne déplaisait pas au génie maléfique. A voix basse, comme une litanie obscure, l’elfe murmura les paroles d’une chanson écrite de sa main pour ce dernier, la flamme bleue brillant d’une lumière éclipsant toute lueur aux alentours.
    Lorsque la lumière s’éteignit, Chrys laissa sa main retomber sur ses genoux et reprit sa contemplation du feu. Le regard vague, elle reprit le fil de ses souvenirs et de ce qui avait mené ses pas jusqu’à cette clairière obscurcie par la tombée de la nuit.
    Elle avait erré à nouveau en Midgard ; son périple depuis le temps des feuilles vertes n’avait été qu’errance, en somme. Elle avait retrouvé le climat froid de Lumi, lorsque s’étaient succédés Andelo et Migia. Avec plaisir. Puis, à la recherche d’un but, elle s’était dirigée vers le Nord.
    En réalité, elle avait ainsi réalisé un projet qui lui trottait dans la tête depuis son départ. Depuis sa rencontre avec une jeune humaine à Alfheim, plus précisément. La jeune fille portait sur elle un objet qui n’aurait jamais dû lui appartenir ; un bijou depuis longtemps disparu. Disparu avec un compagnon qu’avait perdu Chrystal, jadis, et qui ne pouvait avoir survécu. Cette histoire tournait dans son esprit et ne la laissait pas en paix lorsqu’elle s’accordait le loisir d’y penser. L’œil plongé dans les flammes en tourmentes, la jeune femme songea à la personne qu’elle avait décidé d’aller voir lorsque le désir de comprendre était devenu trop grand. Un nain. Qui avait jadis appartenu à son équipage, et qui avait - par quel miracle, elle l’ignorait - réussi à reprendre une honnête - ou presque - vie de commerçant. Et qui pourrait peut-être, s’il n’était pas capable de la renseigner, lui désigner le forgeron qui avait jadis créé la bague en question. Ou un de ses descendants.
    Chrys s’était dirigé vers Utgard avec plus d’entrain que lorsqu’elle était entrée dans les Terres Sauvages. Ce qui était bien avec le Nord, c’était qu’il y faisait froid. De plus, malgré son agressivité de façade envers les nains, elle les aimait bien au fond. A vrai dire, l’animosité qu’elle affichait face à la race naine était plus moqueuse et amusée qu’autre chose ; rien à voir avec la froide haine teintée de répugnance qu’elle vouait aux humains.
    Elle connaissait Utgard un peu moins bien que les autres pays du Nord, n’y ayant fait qu’un court séjour dans ses années « voyage ». Mais elle savait tout de même où se trouvait leur capitale - et seule ville, accessoirement. Ce soir-là, elle campait dans la forêt non loin de Svartalfheim. En effet, si les nains n’égalaient en aucun cas les vampires du coté « gracieuse hospitalité et respect de l’étranger », ils étaient tout de même relativement peu confiant envers les inconnus - du moins, d’après ce que Chrys avait déduit de ses lectures et du fait qu’elle n’en ait pas croisé un seul lors de sa précédente traversée du territoire. De fait, elle préférait aborder l’endroit de jour. Car en outre, elle ignorait comment ils allaient réellement l’accueillir. Ce qu’on trouve dans les livres est une chose, la pratique est complètement différente.


    Le regard plongé dans les flammes dansantes, Chrystal ne s’aperçut qu’elle s’était moitié assoupie que lorsque la nature autour d’elle manifesta des signes d’inquiétude. Ce fut comme si une branche avait soudain craqué dans le silence environnant, seulement rompu par le discret crépitement du feu. L’elfe rouvrit son œil à l’éclat métallique et redressa légèrement la tête dans une posture attentive, balayant les arbres du regard. Ses longues oreilles à l’affut perçurent bientôt le bruit des pas de l’intru…


Dernière édition par Chrystal d'Yhvaald le Ven 1 Juil 2011 - 10:36, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Mer 2 Mar 2011 - 15:41

[HRP: Excuse-moi encore pour tout ce retard...]

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Don't know that I will but until I can find me
I'll be what I am a solitary man

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Les journées sont longues, ou bien se font longues, semblent s’allonger au bon vouloir de je ne sais quelle puissance, quel démon. Chaque jour est devenu une pâle copie du précédent et servira de modèle au suivant ; c’est là le serpent qui se mord la queue, l’illustration de «l’éternel recommencement » qui caractérise cette routine détestable dans laquelle je suis, nous sommes plongés. Asgard sombre lentement, tombe en ruine, abandonné de la splendeur qui fut sienne autrefois, lorsque Vanes et Ases vivaient en voisins, que les hommes découvraient tout juste les terres d’Yggdrasil, qu’Odin était encore le plus brillant et le meilleur d’entre nous. Mais ce Maître a perdu sa superbe, à l’image de son royaume, auquel il est intimement lié. La chute d’Asgard traduit le malaise de l’Ase suprême que le Mal dévore de l’intérieur, chaque jour un peu plus profondément… Loki, j’avais vu en toi un esprit brûlant et plein de fougue, une promesse d’avenir glorieux, l’étincelle de folie propre aux véritables génies. Moi, Mîmir, Ase d’une sagesse dont autrefois je m’enorgueillissais de posséder, j’avoue en ce jour mon erreur et ma sottise, mon aveuglement. Face à ce parfait visage d’androgyne j’aurais dû me douter, pressentir tel que me l’a apprit la Völa. Mais comme tous j’ai été stupide, troublé par la beauté de cet être, attiré par sa voix sucrée et désarmante, trompé par son charisme; oui comme tous j’ai succombé au charme de celui qui réduit aujourd’hui notre paradis en cendres. Ma face tranchée flotte lamentablement à la surface d’une vasque de pierre, mon ultime demeure ; une vasque toute pleine des mon savoir et intelligence que seuls il me reste. Du haut de cet autel j’observe le monde perdre ses couleurs comme j’ai moi perdu mon corps, je vois se détruire les peuples, territoires, les idéaux et les croyances. Certains aujourd’hui doutent de l’existence des Ases et de leur suprématie pendant que d’autres s’agenouillent devant le lâche à la chevelure de braise…

Mais à cette heure je ne peux plus rien pour ces peuples que j’ai moi aussi adorés, et place de ce fait leur destin entre leurs mains fragiles que je sais plus justes que celles des divins. L’Asgard est un paradis fantasmé, chose justifiée, magnifique lieu à nul autre pareil. Et pourtant ses résidents sont devenus aigris, sombres, mélancoliques, ressassant idées noires et pensées détestables à longueur de journées. Écoute le chant du pauvre Mîmir déchu, Maître vent, tend l’oreille et reçoit les mots d’un Ase qui aurait rêvé d’une condition d’homme. Car, comme chacun le sait sur Asgard, les dieux ne sont pas libres. Les hommes, eux, le sont ; mais ils ne le savent pas.



Bien qu’elle ait souvent traversé en long et en large les terres de Midgard, jamais Jiliann n’avait prit le temps d’en passer les frontières. A croire que cela soit un problème de temps. Comme toutes en Völsungar elle ne connaissait ces contrées que par le biais de légendes, chants, écrits. Les bardes et ménestrels avaient toujours eu un goût certain pour l’ailleurs et le lointain, ne cessant de ce fait de les dépeindre dans leurs créations artistiques, et ce depuis des générations. Utgard résonnait donc aux oreilles de la femme comme une contrée exotique inatteignable et elle aurait été bien loin d’imaginer se retrouver dans un univers si semblable au sien. Car non, il n’y avait en Utgard ni mines, ni forges, ni montagnes de lave rugissantes, que les artistes du peuple amazone prenaient plaisir à décrire. Tout cela n’était qu’ineptie, baliverne, sottise. Tout cela n’était que mensonge. Les paysages n’avaient pas changés, l’herbe gardait cette couleur verdâtre, les arbres poussaient dans le même sens qu’en Völsungar, l’eau y était semblable. Un délicat mélange de déception et d’incompréhension vint chatouiller l’intérieur de celle que l’on présentait guerrière, donnant naissance au sentiment connu de tout être, de quelle race qu’il soit : l’insécurité. Le ciel qui s’assombrissait, abandonné depuis peu par son éclatant globe de lumière, ajoutait à cette sensation désagréable un soupçon d’inquiétude, qui ne tarderait à se transformer en peur au moindre bruit, geste inattendu. Malgré la nuit tombante et le vent qui lentement se levait, Jiliann avait prit la décision d’avancer toute la nuit durant; choix qui se justifiait par sa préférence à marcher sans être vue, se déplacer dans le calme et sans raisons de stopper sa route. La solitude n’avait plus de secrets pour cette femme habituée aux recoins obscurs des caves humides, cette femme qui s’était faite oublier des autres, cette femme que la crainte avait transformé, que l’effroi avait renfermé. Elle que les pointes d’aiguilles aimaient à percer, trouer, piquer, pénétrer, déchirer. Dans le carnet qu’elle consacre à ceux qu’elle nomme les Mangecoeurs, Haan s’étend longuement sur le caractère masochiste de ces êtres torturés au raisonnement complexe. Ils créeraient des rites, cérémonials, pratiques et habitudes pendant lesquels ils effectueraient des dons dits d’eux-mêmes, faisant couler leur sang et agressant leur chair en cadeau pour l’adoré. Ces mutilations, autopunitions lorsque s’en trouve le besoin, marquent la peau halée de Jiliann, et ce à jamais. Ses bras nus accusent la violence des pics, son dos celui des lianes. Nulle honte, nul déshonneur. Sujet tabou que celui-là, l’aborder aurait été inutile, Jil’ n’a rien à dire, Jil’ n’a rien à répondre. Perdue entre les arbres et les ronces des terres d’Utgard, l’amazone pensait. Pensait aux Pommes, pensait au rêve, pensait au temps, à Haan, Loki. Ce génie au sexe double, cet imposteur à la face lisse et aux traits tirant vers la perfection, ce Malin éternellement jeune, qui jamais ne perdrait sa beauté, sa grâce, son éclat. Lui qui avait tout sans rien mériter.

Le regard de la femme se perdit dans le vide, dessinant sur cette face fatiguée une neutralité parfaite. Elle semblait un fantôme divaguant entre les bois et les mousses, les bras ballants le long d’un corps amaigrit, la bouche sèche, les jambes douloureuses. Elle n’avait pourtant effectué qu’une petite quinzaine d’heures de marche en deux jours entiers, désorientée certes dès l’entrée en Utgard, mais trop peu d’efforts pour se retrouver dans un tel état. Epuisée par des nuits sans sommeil, harassée de ces frappes vespérales… Mais Jiliann sait que seul le don de soi-même offrira la possibilité de décrocher le fruit désiré. Sait, ou du moins croit. Croit dur comme fer, telle une vérité absolue que rien ni personne ne serait en droit de bousculer. Égarée dans ses élucubrations, auxquelles il manquait tant la tête que la queue, la femme à la chevelure négligée n’eut pas le temps, s’il n’est une fois encore que question de temps, de remarquer la lueur d’un feu de bois. Entre les collines formant les arabesques subtiles propres à Utgard se trouvait un léger plat, sur lequel était installée, assise face au minuscule monticule de bois sec qui flambait, une femme au port droit et à l’allure royale. Sa peau était d’une fraicheur exemplaire, blanche telle la magnifique Styria qui s’élevait dans le sombre ciel d’Yggdrasil. Tout en elle respirait la tenue et l’aisance, corps noble aux courbes parfaites d’une grâce sans pareille. Lorsqu’enfin Jiliann aperçu le visage délicat de cet être à la chair de femme mais aux traits d’adolescente, elle ne put retenir un sursaut et écrasa une branche dans son déséquilibre. Les oreilles allongées de l’étrangère se dressèrent aussitôt, réactives, rapides, sensibles. L’amazone, en large partie cachée par l’obscurité du lieu, croisa l’œil glacé unique de cette créature étonnante, dont la face n’avait rien d’un humain. Les croquis et peintures d’Haan lui revinrent en tête. Ces longs corps longilignes et élancés, surmontés d’une tête au tracé fin, caractérisés par des jambes interminables; sublimes. Jamais encore Jil’ n’avait eu la chance de croiser d’un de ces êtres appartenant à la race dite pure, qui étaient, d’après les dires d’Haan, dépositaires d’une grande sagesse. La chance… Ce n’était pas de la joie ni de l’enthousiasme qui bouillait pourtant en Jiliann, mais plutôt un désordre d’inquiétude et de surprise. Pour la première fois depuis son départ de Völsungar et de la terre des Hommes, elle se rendit compte qu’elle ne savait rien. Rien du monde, rien de l’ailleurs, rien de l’autre et du vivant. Malgré la fierté et la force qui distinguaient le peuple amazone du reste, seule la fuite apparaissait alors en son esprit. Fuir, partir, quitter cet endroit, quitter l’oppression, quitter l’incompréhension, quitter la preuve. Se réfugier quelque part où tout semble possible, se cacher dans un monde créé de toutes pièces où Jiliann n’est plus mortelle mais Ase, où elle arrache de l’arbre les Pommes éternelles, où la vie n’est plus qu’une poussière, où plus n’est rien. Un univers faux, mensonger, rassurant. Il faut, il faut, partir, partir, quitter, courir, fuir. Fuir.



Fuir… J’ai fui, Jil’, toute ma vie durant. J’ai fui pour ne plus entendre les cris et les hurlements, pour ne plus voir les hommes et les souffrances, pour ne plus sentir le Mal et l’oublier. Mais aujourd’hui, petite, je suis seul, terriblement seul. Seul et faible, flottant dans ma vasque de granit, ruminant comme les autres, incapable du moindre changement. Il te manque tellement de choses, tellement de connaissances, tellement de sagesse, Jiliann, tellement. Trop. Toi, Jil’, folle à en croire les autres. Seule à m’en croire. Perdue à en croire la Völa. Et la Völa ne se trompe jamais...
Non, la Völa ne se trompe jamais.



L’amazone eu un geste de recul, mais son regard refusait de se détacher du visage d’ange, allégorie de la jeunesse et de la plénitude. Elle aurait voulu y porter sa main, le caresser de ses doigts pour voir si oui ou non il était bien réel, s’il existait bel et bien une telle pureté, une telle candeur. Avec maladresse elle attrapa une longue flèche de bois à l’extrémité affutée par les corps abattus, puis décrocha Sigma, soudainement alerte. Elle l’avait vu, elles s’étaient vues. Attaquer serait inutile étant donné qu’il était impossible à l’amazone de mesurer la puissance de son adversaire dans de telles conditions. Une femme se tenait devant elle, une femme légèrement plus petite mais à la carrure importante et au physique qui valait le sien. Une femme… A compté que cela en soit effectivement une, puisque de cette race elle ne connaissait rien. Les mots ne venaient pas, la parole n'avait jamais été le fort de Jiliann, dont la gorge préférait le calme et la solitude.

Le feu crépitait toujours, unique source de lumière et de chaleur en cette longue nuit qui débutait.
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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Dim 13 Mar 2011 - 21:25

« Et lorsque le monde sera à son déclin, commencera l’avènement du Dieu des Dieux… »
    Le monde était nuit. La nuit était silence. Le silence fut brisé, soudain, par ce rythme particulier qui brise soudain l’ordre de la terre, alors que vous êtes occupé à l’écouter. Soudain, le silence devient absence totale de bruit ; l’obscurité retient son souffle. Tout ce qui vivait se focalise sur cette seule et unique présence ; l’intru. Celui qui modifiait l’ordre et les lois rien qu’en pénétrant dans le sanctuaire des bois. C’était une entité qui pouvait prendre n’importe quelle forme, de la bruine la plus discrète à la créature venue pour la destruction. Il fallait un instant de désharmonie, où l’ordre devenait chaos ; puis la nature reprenait ses droits et l’ « intru » devenait membre du tout, et du chaos, le monde redevenait ordre. C’était le mouvement, le changement, le renouveau.
    Le monde était dans sa phase de chaos. Le calme fut brisé ; Chrystal releva la tête et son regard d’argent, son œil unique, se tourna en direction de l’intru. Skoell redressa légèrement sa belle tête grise et son corps se tendit, attentif. Entre les arbres se dessinait la silhouette rude d’un être dont l’odeur fut immédiatement identifiable aux sens des deux compagnons. Humain. Humaine. Sauvage. La main de Chrys effectua dans un automatisme parfait un arc de cercle lent, presque gracieux, en direction de l’arc qu’elle portait toujours au dos. Garm. Sa main s’arrêta à quelques centimètres du bois sombre, en attente, tandis que son œil métallique comme la lame d’une épée détaillait l’inconnue. Ses yeux d’elfe, ses yeux d’animal, ses yeux d’être maudit, perçaient les ténèbres comme les rayons chauds d’un après-midi de Dielli. L’humaine était d’une taille somme toute grande pour sa race, aussi grande que Chrystal ; cependant, elles n’avaient de commun que cette haute stature. La femme qui l’observait, et à laquelle elle rendait le regard n’aurait pu être plus éloignée de l’image d’une elfe. Sa peau était brune, son corps musclé à outrance pour une représentante de la gent féminine. Sa silhouette dure, comme taillée dans un mélange de roche et d’écorce, la rendait masculine à beaucoup d’égards, malgré la souplesse apparente de ses jambes et de ses bras. Enfin, un visage rude, comme taillé dans la pierre, creusé par le temps ou la souffrance, deux yeux sombres et inexpressifs. Chrystal n’aimait pas les humains ; le physique d’un représentant de cette race, quel qu’il soit, ne trouvait jamais grâce à ses yeux. Elle ne trouvait pas la femme « belle » ; cependant, il y avait dans son corps couvert du strict minimum l’ancienneté et la dureté du métal des lances et du bois des arcs. Elle était d’un peuple de légende, et un peu de cette légende apparaissait dans chacun de ses traits ; bien qu’elle soit humaine, cette apparence avait quelque chose de fascinant, pas parce qu’elle atteignait la perfection, mais parce qu’elle se différenciait de la race qui se voulait délicate et affichait en plein soleil la rudesse de sa nature. Mais l’image cache souvent un esprit tout autre ; et l’esprit, ne peut être appréhendé par une simple vision.
    La contemplation mutuelle entre l’elfe et l’humaine dura quelques minutes. Hypnotisées l’une par l’autre ? Ou simplement dans l’attente du prochain geste, tout comme puma et loup s’observent, attendant le mouvement décisif qui fera de l’un le prédateur et de l’autre la proie ? Qui était la proie, à ce moment précis ? Dans l’esprit de Chrystal, il n’y avait jamais eu la place pour le moindre doute : le chasseur, c’était elle.
    Amazone. La guerrière sursauta soudain et dégaina un arc d’un mouvement rapide et nerveux. Chrys attrapa son arme d’une main ferme et la banda en une fraction de seconde pour diriger la pointe de la flèche vers son adversaire, sans pour autant bouger de sa position assise. De couché de tout son long, Skoell se ramassa sur lui-même, ventre au sol, dans l’attente d’un geste de son amie qui le ferait bondir vers l’intruse. Intruse sur laquelle la nature avait déjà commencé à refermer son étau protecteur. L’ordre revenait. Une flèche tirée, et ce serait de nouveau le chaos. Perturbation immense de tous les êtres vivants aux alentours. Perturbation du cours du temps.
    Les doigts de Chrys pianotèrent sur l’empennage de sa flèche. Sa voix, ni claire ni trop grave, s’éleva entre les arbres, couvrant le crépitement du feu.

    « Passe ton chemin ou ose approcher. Mais sache qu'au sifflement de tes flèches ne répondra que la morsure des miennes. »
    Sur la route, Chrystal avait pour habitude de jauger quel humain elle avait devant elle avant de le tuer. Ou de le laisser vivre. Parfois cette évaluation était rapide, simple, précise. Parfois elle était plus longue, vague, compliquée. Lorsque sa voix s’éteignit, le bruit des étincelles jaillissant des flammes s’éleva à nouveau, comblant le vide que l’extinction de sa voix avait laissé.


Dernière édition par Chrystal d'Yhvaald le Ven 1 Juil 2011 - 10:34, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Dim 27 Mar 2011 - 15:38

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People writing songs that voices never share
And no one dare
Disturb the sound of silence

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Sigma n’avait pas tremblé, pas gémit ni réagit de quelle façon que ce soit. Sa corde à aucun moment n’avait prit peur et restait fidèlement stoïque, emplit du courage qui avait depuis toujours fait sa force. Non, Sigma ne reculait pas devant l’adversaire, devant l’inconnu, quel qu’il soit ou du moins quel qu’il semble être. Fier bois magnifié de dorures, simple branche devenue arme, devenue artiste. Toi, Sigma, qui a enduré les affronts et des chocs, toi qui a tué et détruit, déchiqueté, réduit, désuni. Subit, parfois. Si l’on t’avait offert une âme, Sigma, une füglya, elle serait plus remarquable et éclatante que celle du plus valeureux des Wals et à l‘heure de ton dernier souffle, avachie dans l’herbe rougeâtre pleine de ton sang, les Walkyries se pencheraient sur toi, honorant ta vaillance. Il y aurait Brunehilde, la combattante à la broigne, Gerhilde, la porteuse de la lance, Ortlinde, l’hôtesse des doux séjours, Waltraute, la voix de la victoire, Schwertleite, la porteuse de l’épée de combat, Helmwige, celle au heaume de bataille ! Siegrune, celle à la course victorieuse, Grimgerde, la gardienne de la fureur, Rosseweisse, celle au cheval blanc, oui, toutes, une à une, toutes, elles neuf, elles magnifiques, elles femmes, elles puissantes, elles. Elles. Si tu étais de chair, Sigma, si tu étais de sang et d’organes, de souvenirs et de sentiments… Alors tu crierais, Sigma, tu hurlerais et devant toi les peuples s’abaisseraient, reconnaissant leur souverain, leur Roi. Mais tu n’es pas, Sigma. Tu n’as rien, tu n’es rien. Rien de plus que le bois et la corde, rien de plus qu’un nom sans vertu.

Un frisson réveilla violement le corps affolé de l’amazone, traversant sa peau, des pointes de sa chevelure au bout de ses orteils. Elle se perdait, elle s’était perdu, oubliant le moment, les yeux rivés sur Sigma, l’artiste de sa volonté. Le cœur de Jiliann battait sa poitrine avec fureur, désaccordé, réagissant aux sursauts et aux émotions, au mélange des sensations qui bouillonnait dans l’être tout entier de cette femme aux désirs de Déesse. Elle était soudainement dépassée, débordée par sa quête, devancée par sa rencontre. Et dans les yeux d’argent de la noble créature qui lui fait face, assise à même le sol, elle voyait l’incompréhension se coupler à la méfiance, réunion subtile de deux émois marchant main dans la main. A aucun moment Jiliann n’avait eu la volonté de lâcher la flèche que tenaient fermement ses longs doigts habiles, ce n’était ni dans son habitude ni dans celles de son peuple. Bander Sigma était pourtant essentiel, sans lui c’était la chute, lui le protecteur et l’assurance d’une possible échappatoire. L’arc était le bouclier, celui contre lequel on ne peut rien, celui qui donne à son marionnettiste l’impression d’exister, qui lui offre l’illusion d’une force qu’il ne possède pas. Jiliann touche toujours sa cible, car lorsque Sigma apparaît alors ce n’est plus le Mangecoeur fanatique qui vise mais la guerrière reconnue, celle que l’on acclame. Derrière l’arme elle possédait un masque rigide, que rien ne semblait pouvoir troubler. Un masque fait de mensonges où l’être se transforme et machine. L’amazone fixait à présent la pointe acérée tendue vers elle, à l’extrémité de laquelle se tenait, apparemment confiante, cette femme au visage angélique qui étonnant tant Jiliann. Elle pouvait, devait, la craindre mais à quoi est-ce que vulgairement l’embrocher la mènerait-elle ? Elle ne recherchait ni la compagnie ni le conseil, tout juste le savoir. Et, fouillant dans ses souvenirs, il lui revenait encore et encore cet essai d’Haan, La Sublime, dans l’un de ses carnets, le deuxième peut être, concernant cette race à ses yeux inconnue. Cette dame à la peau laiteuse et aux lèvres devinées douces et sucrées pouvait se révéler utile, mais ce n’est pourtant pas la raison qui poussa Jiliann à baisser son arme. La créature exerçait sur elle une sorte de fascination, quelque chose d’impalpable, de nouveau. Et dans le nuit inquiétante qui posait lentement le décor, au milieu d’un territoire qu’elle ne connaissait ni de nom ni de réputation, les flammes qui crépitaient joyeusement semblaient tendre vers elle d’amicaux bras tout plein de la chaleur qui les caractérisait. Sigma reprit progressivement sa place dans le dos légèrement courbé de l’amazone, signant clairement la volonté de l’amazone à mettre fin à ce duel de regards.


- Vous n’aurez rien à me répondre.

Rares étaient les interventions orales de Jiliann, en Völsungar ou ailleurs. Sa voix était posée, grave comme peut l’être la voix d’une femme, faible comme peut l’être la voix d’un individu que l’habitude a fait se taire. Avec précaution elle fit un pas en avant puis stoppa sa timide avancée, le regard soudain déporté vers la bête qui demeurait aux pieds de l’étrangère, un animal tel qu’elle n’en avait encore jamais vu. Elle connaissait les loups, gracieux et insaisissables, mais celui-ci semblait domptable, dompté d’ailleurs vu la position dans laquelle il se tenait. La peur n’avait pas même effleuré la femme, les animaux faisaient partie intégrante de la vie d’une amazone, et un deuxième pas prit la suite du premier, plus stable cette fois. Arrivée à quelques mètres à peine de la flèche qui la fixait toujours, elle s’arrêta, consciente du risque auquel elle s’exposait. Deux doigts glissants sur une corde tendue et s’en était terminé de la muette aux bruns cheveux de folie, la pointe transperçant la poitrine, découpant la peau, aspergeant poumons et gorge du sang sombre de la chute. La chute. Insaisissable comme le loup, elle qui s’invite et vous emporte, celle qui angoisse et se rit de vous. La main droite de Jiliann se resserra furtivement, crispée, et la bouche sèche de la femme trembla légèrement, apeurée. D’un geste brusque elle porta les doigts malades aux lèvres folles et y laissa quelques marques de dents, mordant la chair. Elle se reprit, de nouveau, la tête droite levée vers sa rencontre, les deux mains ayant retrouvées leur place le long de ses immenses jambes. Un élan de faiblesse, un simple élan.

C’est la chute, Jil’, qui te fait peur. C’est la Mort, Jil’, qui t’obsède.
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Elfe
Chrystal d'Yhvaaldavatar

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Wudu-Elfen
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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Mar 12 Avr 2011 - 21:27

« Lorsque jadis, les étoiles pleuvaient sur la Terre comme des milliers de fleurs...
Et quand je partirai, je t'en enverrai une image...
»
    « Je reviens du bout du monde, je reviens pour tes yeux. Je reviens du bout du monde, tout ce que le temps m’a laissé. Tout m’a été dérobé, ne me restent que tes vœux. »
    C’était comme si le temps s’était arrêté lorsque la branche avait craqué. Le frissonnement de la flèche, l’étirement de la corde, et l’attente. Le regard ; argent face à la nuit. L’elfe et l’humaine, ou alors… ? Une rencontre comme une autre, comme tout ce que le monde fait de si commun. Simplement la coïncidence qui avait amenées face à face deux femmes comme les deux revers d’un miroir. La finesse et la force ; l’ordre et le chaos. Mais ici, où était le chaos et où était l’ordre ? Plutôt, ne s’agissait-il pas seulement de l’écart entre ce qui est éternel et ce qui est éphémère ? Cependant, l’éternel n’existe pas, n’est-ce pas Chrys ? Tu t’en souviens, non, des ténèbres étouffantes dans lesquelles tu avais découvert ta propre fragilité ? Rien n’est infini, tu le sais, rien sinon l’obscurité. Même la mort et les Dieux ne peuvent prétendre à la connaissance absolue et à l’existence éternelle, sinon ils seraient consumés dans les flammes de leurs propres ardeurs et de leur arrogance… ils seront consumés, tous, dans bien longtemps. Un temps si lointain que même toi, libre esprit des vents, tu ne seras plus là pour le conter… même si le contraire est ton dessein. Même si c’est à l’éternité que tu aspires, à échapper au néant. Demande au Malin, belle éphémère à l’image indestructible, il te murmurera les mots de ta déchéance.
    Et il est face à toi, ton plus grand échec, Chrys. Et pourtant, tu ne dis rien, tu ne sors pas les crocs et ne crache pas tes paroles cruelles et mordantes. Tu contemples, et tu penses ; peut-être est-ce là l’absolu que tu recherches, non ?
    « Je pars au bout du monde, je t’en ramènerai une image. Je pars mais n’oublie pas le plus sombre des présages. Attend la fin… »
    La fin ; la nuit. Les flammes, la flèche, le vent, les pensées qui s’égaillent tout autour de toi. Es-tu seulement encore toi-même, à fixer cet être que tu es sensée haïr ? Es-tu seulement toi-même, ou simple reflet dépourvu de logique ? Chaos, de nouveau.
    L’humaine abaissa sa flèche. La fière guerrière aux yeux de pierre, et le poète en quête de l’absolu. Ma flèche, c’est mon art. Mon art, c’est ma quête. Ma quête, l’éternité. Amazone ; épuisée ou hypnotisée, pour ainsi se départir de son seul moyen d’attaque ? L’arc reprit sa place dans son dos durci par les ans et l’adversité. Et malgré les années que Chrystal avait de plus que cette femme, cette dernière semblait bien plus qu’elle remplie de la force qu’elles gravent dans la chair de l’animal. Il y avait de la surprise face à ce fait dans la contemplation, également.

    « Vous n’aurez rien à me répondre. »
    Sa voix était grave, timbre à l’égal de son image ; mais le ton était effacé, comme les mots que la vie a appris à taire. Comme l’est l’écho trop longtemps retenu dans les cavernes au fond de ces montagnes que tu crains, n’est-ce pas Chrys ? Faible et tremblant est le son, mais son fond est effrayant… ou simplement dur comme l’acier et le roc. Le fond est le plus important.
    De la démarche de la biche attirée par les flammes, l’Amazone fit quelque pas en avant. Ce n’est pas le fauve que tu vois là, mais où est la vérité dans ce corps que tu ne parviens pas à déchiffrer ? La nature humaine serait-elle trop complexe pour toi, ou n’est-ce que cette race de chasseresses impétueuses ? Il est bien plus simple de détester.
    Elle était là, plus proche que de raison, cette chasseresse que tu ne connaissais ni comme lionne ni comme biche. Plus que tout, c’était cet être qui incarne ta peur et ton dégoût ; incertaine et obtuse tour à tour, la démarche conquérante et malaisée. C’est cette créature de contraste, qui te craint, t’admire, te rejette, croit pouvoir t’astreindre à la servitude ; cette hauteur insupportable et ce puit de vices écoeurant.
    La main de Chrystal sur le bois de son arc ne tremblait pas. Un relâchement, si simple ; la flèche siffle, le métal mord, et ce sang abhorré coule, arrachant à cette femme tout ce qui la constitue. Il y a peu, trop peu de choses entre la vie et la mort ; le simple fil du destin que tu rejettes ; l’inconstance de tes décisions. Et détruire ce qui existe, sans raison ? Faire du chaos naturel cette trahison à l’ordre du monde, que tu reproches à celle que tu t’apprêtes à abattre ? Stupide créature.
    Alors que les dents de son ennemie entamaient sa chair avec une soudaine angoisse, l’elfe fut, elle, prise d’un sursaut de sagesse, qui s’exprima dans un soupir. Et ce soupir accompagna la chute de la pointe mortelle vers le sol, vers la terre.
    Je te rends mes devoirs et obéis à tes lois.
    De même que Sigma un instant auparavant, Garm reprit la place qui était sienne, entre les omoplates fines mais dures de l’être centenaire, et la flèche empennée de brun se glissa dans son carquois.
    Et rends hommage à ton Dieu, pécheresse incrédule. Les doigts de l’elfe rejoignirent sa bouche et ses crocs s’y plantèrent ; et le sang coula, avant que, d’un geste suivi de son regard gris, elle ne trace quelques signes sur le bois qui la soutenait. Reflets des flammes, reflet des enfers. Ainsi, où allons-nous tous, qui que nous soyons ?
    Vers le crépuscule des Dieux, et l’aube d’un monde sans lumière ni obscurité. Vers le néant que tu fuis.
    Cours encore, sur les routes et les rivages du monde entier. Cours jusqu’à n’en plus avoir de souffle, jusqu’à ce que le vent lui-même ne puisse plus te suivre. Cours jusqu’au bout de ta vie, et brûle, brûle, et marque pour toujours les océans et la terre de tes gestes et de ta voix.
    Eternelle.
    « Je pars au bout du monde, sur tes traces et celles des dieux... Je pars au bout du monde, aussi libre que le vent. Je pars et je m’envole, aussi loin que je le veux ; et je cours sans m’arrêter, je suis esprit du temps. »
    Les doigts clairs de l’elfe sylvaine quittèrent le bois mort pour venir reposer le long de ses cuisses musclées par le voyage et la course, bras croisés, appuyée sur ses genoux. Et voilà, amazone, te voilà libre de tes mouvements ; ce n’est pas qu’elle manque de logique, la petite elfe, n’est-ce pas Chrys ? Non, c’est juste qu’on lui a appris à juger individuellement. Et que parfois, les enseignements de « On » lui reviennent en mémoire comme de doux souvenirs et une morsure cruelle ; ce n’est pas qu’elle a oublié. Ce n’est pas qu’elle a fui la sagesse et la réalité pour se réfugier dans les rêves et la fuite. Ce n’est pas non plus qu’elle ne croit pas en sa propre existence… n’est-ce pas, Chrys ? Chrystal ? Qui es-tu ? Et qui est celle qui, maintenant près de toi, trouble ton « ordre » et te ramène à ce statut d’enfant en apprentissage, depuis si longtemps oublié ? Tu voudrais qu’on te montre la voie, n’est-ce pas, fillette. Ou bien te crois-tu encore capable de la tracer seule ?

    « Mon nom est Chrystal d’Yhvaald. »
    Un nom, un simple nom, lancé sans regard. Seulement deux mots, et une phrase à moitié mensongère. Qui suis-je et qui es-tu ? Ce n’est pas comme si je demandais une réponse. Ce n’est pas comme si les mots comptaient, seulement l’intention qui était derrière, à l’origine, lorsqu’on me les a donnés, il y a si longtemps… Ce n’est pas comme si je regrettais le passé...


Dernière édition par Chrystal d'Yhvaald le Ven 1 Juil 2011 - 10:39, édité 10 fois
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Amazone
Jiliann Hesylavatar

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Humains
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Carnets de Haan, 'Sigma', flèches aiguilles de différentes longueur & un petit aigle d'argent.


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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Sam 14 Mai 2011 - 17:43


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'Qu'il en soit ainsi.
La folie chez les Grands ne doit pas aller sans surveillance.'

HAMLET
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L’épaisseur stratifiée et vertigineuse du temps. L’air étouffant d’une nuit à vrai dire trop fraiche pour qu’il ne le fut vraiment asséchait les gorges cadenassées de ceux que seule connaît la solitude. Si par la plus naturelle des logiques la lune répondait au feu de bois, la brise aux sourds hululements d’êtres sauvages, le rien subsistait entre les deux femmes, tenues par le regard mais incapables de la plus élémentaire des discussions. Jiliann avait perdu l’habitude des mots, les années passants, nulle de ses coéquipières ne s’y étant opposée. L’obligation n’a pas de place chez l’amazone, elle est libre et cette liberté se doit d’être respectée. Par tous, par toutes. Là est le plus grand trésor de ce peuple marginal. Que celle qui souhaite se taire le fasse, que celle qui souhaite partir le fasse, que celle qui souhaite sentir sur sa peau la morsure des coups de fouet le fasse. Si seulement tout était si simple, le monde tournerait plus vite. Jiliann répéta mentalement le nom que l’étrangère lui avait offert, brisant ses défenses. Chrystal. Une délicate appellation, pensa-t-elle furtivement, digne d’une grâce pareille. L’élan, la confiance et la certitude manquaient à l’amazone, mais il lui apparut pourtant qu’un choix allait rapidement devenir plus que nécessaire. Laissant aller ses jambes dans un mouvement trop brusque pour qu’il puisse passer pour naturel elle s’approcha des flammes et, se baissant accompagnée de cette incrédulité qui lui brouillait l’abdomen, s’assit à l’opposé de la créature, lui faisant face. Ses jambes douloureuses soufflèrent et Sigma vint se reposer à ses pieds croisés l’un sur l’autre, épuisé d’une longue journée de marche et d’incompréhension. Lentement, Jiliann releva les yeux et s’accrocha de nouveau au regard grisé de l’inconnue. Elle n’y lisait ni haine ni peur.

Que pourrais-tu connaître et reconnaître des autres, Jil’. Personne ne s’invente fin psychologue, moins encore une solitaire sans charisme qui frémit à la moindre idée vieillissante. Si tu ne vois rien dans cet œil qui t’observe et te découvre, c’est que l’analyse t’est impossible. Tu en es incapable. Doux mot, tendre son, n’est-ce pas ?

Jiliann, feintant, porta sa main à la besace de cuir posée contre sa cuisse et en extirpa quelques baies tout juste mûres. Elle en attrape une avec ses dents et la fit exploser à l’intérieur de sa bouche, dégustant le pauvre contenu du fruit. Ses yeux se perdirent un instant dans le vague, attirés par les flammes, traduisant cet état de malaise que seule son interlocutrice avait réussi à briser. Le regard de Jiliann s’abandonna ensuite au sol d’avant d’atterrir sur la bête frère de loup qui était resté sagement couché aux pieds de sa maitresse. Une musculature impressionnante pour un pelage soyeux rien qu’à la vue. Le genre efficace qui ne laisse pas de tâches… L’amazone eut une moue discrète, qui correspondait à cette déception que toujours elle ressentait à la vision d’un animal apprivoisé et obéissant. Elle ne saisissait pas l’intérêt d’arracher un être à la liberté qui est la sienne pour en faire un paillasson vivant. Sans doute était ce là une simple réflexion d’amazone, un questionnement stupide de femme gorgée de nature.

-Du bois mort, vous avez utilisé du bois mort pour le feu. C’est bien, le bois mort, pour le feu. Vous n’avez rien eu besoin de tuer. C’est bien, le bois mort. Pour le feu. Pour un feu de bois morts.

Tais-toi, Jiliann. Arrête, stoppe tes lèvres. Tu as laissé les mots qui faisaient de toi un être sociable, tu te perds. Le Mangecoeur ne parle pas, on ne parle pas au Mangecoeur. Regarde Sigma, tranquille et apaisé, allongé contre toi, soupirant et heureux. Sigma ne dit rien, Sigma n’a pas prononcé un seul mot. Pourquoi Jiliann prendrait-elle la parole?

L’amazone jeta une main crispée contre son front et le massa énergiquement, un rictus gravé sur son fin visage abîmé par le temps sous toutes ses formes. Sa tête, son crâne grognait et toussait des gémissements graves qui se répercutaient en son intérieur ; violents, sadiques. La migraine frappait et annonçait son arrivée, enchainant mauvaises notes et sons détestables. Mécaniquement, elle passa la main dans ses cheveux abîmés, désireuse de justifier par une quelconque action son précédent geste. Si elle jouait ou du moins tentait de le faire, Jiliann n’avait jamais rien eu d’une actrice. On ne se fait pas comédien. Haan, pourtant, dans le dernier de ses carnets, avait rédigé quelques phrases sur l’état de ‘jeu’, celui où mensonges et réalités sont indissociables. Elle conclut subtilement pas un trait d’esprit qui laissait Jiliann perplexe : ‘le monde est un théâtre’. Mais si c’est le cas, Haan, rien n’est sérieux. Les pommes sont-elles seulement sérieuses ? Yggdrasil a-t-il quelque chose de sérieux? Qui peut l’être si tout est faux… Haan, oui, les oreilles. Les oreilles en pointes, les oreilles délicates, l’article des carnets. L’amazone attrapa vivement son sac et y plongea un bras décidé, comme attirée par le ventre du contenant. Il ne lui fallut que de futiles secondes pour poser les doigts sur la couverture d’un manuscrit de petite taille entouré bordé de cuir, sur lequel était gravé un étrange personnage au corps à demi-animal. Le premier carnet de Haan, celui du Savoir. Avec précaution, elle le tira hors du sac et l’ouvrit comme on pousse la porte d’une salle emplit de trésors: dans une délicate urgence. Quelques feuilles étaient écornées mais la plupart restaient intactes, amoureusement voire jalousement gardées en lieu sûr. Jiliann lança un regard à l’apparente jeune femme qui lui faisait face, soudainement alerte. Qui était-elle pour poser son œil le long des douces lettres de Haan, qu’avait-elle fait pour mériter l’honneur ces mots habiles et fascinants…

Serait-ce un caprice? Un caprice, Jil’, toi ? Mais depuis quand te soucis-tu de l’Autre, Mignonne… Cela te va si mal.

Avec lenteur, elle tendit à l’inconnue à la chevelure si claire le carnet entrouvert, évitant les flammes. Elle devait savoir, elle devait être certaine que cette femme à l’allure si particulière soit ce que Haan appelait Elfe ou Alfe. Peu importait la parole, elle avait besoin de la Sagesse pour avancer, quel que soit son avis. Les pommes l’attendaient, quelque part, mais pour accéder à ce quelque part elle se devait d’en trouver le chemin.

-Lis. Lis et dis-moi si tu es de ceux-là.



-Je suis Jiliann Hesyl. Ou bien simplement Jiliann, sans fioritures. Sans Hesyl.

Le langage. Quelle puissance possède celui qui sait en jouer! L’homme capable de faire tourner et retourner les mots, phrases et figures tient entre ses mains de l’or. Et sans cela, Jil’, on tombe. Es-tu préparée à la Chute, Amazone ?

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Elfe
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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Ven 1 Juil 2011 - 12:44



« La Sagesse ne s’offre pas. Elle s’apprend de la nature et du monde, se se gagne en observant, comprenant et oubliant toute croyance, et est reprise par l’inconscience du désir, quel qu’il soit. »
D.H.


    Ce n'était pas la tolérance, ni une grande bonté d'âme qui retenait Chrys en cette clairière, près du feu, près de l'humaine. Ce n'était pas la tempérance - Oh ! Idée risible - qui avait retenu les doigts gantés sur la hampe de la flèche mortelle, attendant leur seul relâchement pour siffler et mordre. Rien de tout cela, car ce n'est pas l'amour qui l'anime, n'est-ce pas Chrys ? Ou peut-être l'est-ce, mais il est pour la Nature et le Chaos, pas pour les autres êtres. Ceux qui ont la hauteur de croire que parce qu'ils se tiennent debout, leur destin est de conquérir ce que le Monde qui les a fait peut leur offrir. Orgueil insupportable, non-respect des lois de la Terre. Qu'étaient-ils pour penser la prendre pour eux seuls ? Oui, c'est qu'au fond d'elle-même brûlait la colère et la haine, c'est que l'envie de vivre et le ressentiment avaient rappelé le Malin à elle. Race maudite aux esprits perdus... Les elfes étaient-ils toujours dignes de leur place sur terre, ou méritaient-ils le châtiment du Monde pour avoir basculé, eux qui se disent toujours, toujours fidèles à la Nature et fidèle à ses lois... Que sont-ils maintenant que leur orgueil les a précipités dans les griffes du Maudit, alors qu'il les attend tout au fond des ténèbres de leurs forêts, devenues sources d'angoisse ?
    L'ancienne race des Alfes se perd. Elle cherche le chemin dans l'obscurité qui a été jetée sur son destin.
    Et toi, Chrys, tu continue à la fuir.


    Ne pense pas à tout cela, Chrys. Pourquoi y penserais-tu alors que tu es si loin de Lyzangard et q'autour de toi, les ténèbres sont tenues en échec par la lumière des flammes ? Reviens à toi, regarde cette femme devant toi. C'est la curiosité qui t'anime, toujours. Celle qui t'a poussée à te mettre à courir, courir pour échapper aux ténèbres, courir sur toutes les routes d'Yggdrasil. Tu aimes cette terre, n'est-ce pas ? Ne te sens pas obligée d'aimer ses habitants, mais écoute-les, observe-les, comprends-les puisque c'est le Savoir que tu recherches. Le Savoir ou la Sagesse ? La Sagesse provient du Savoir...
    L'Amazone s'approcha du feu, toujours de cette démarche éphémère, indécise et brute à la fois. Etait-elle belle à regarder ? Ses mouvements, ses expressions ? On avait dit à Chrystal, jadis, que la beauté était une notion subjective, mais que si elle faisait attention à la merveille qui faisait que le Monde pouvait exister, alors tout serait beau à ses yeux. Tout serait trésor, de la plus insignifiante touche de couleur aux plus hautes montagnes. Et même les cités des hommes.
    La femme s'assit et Chrystal eut le sentiment d'avoir face à elle la biche qui s'apaise ou le fauve qui se calme, méfiant. Mais peut-être n'était-ce qu'une impression, car elle n'avait jamais été bonne qu'à décrypter les émotions des siens, et des animaux, et des plantes. Des hommes, elle ne connaissait que l’expression de la colère, de la haine, du dégoût. Et de la peur. Face au destin, face à la mort. Que de laides choses, en vérité.
    La lourde tête de Skoell était retournée rejoindre ses grosses pattes grises, et ses paupières s'étaient de moitié abaissées sur ses yeux d'or. Peut-être dormait-il. L'elfe surprit un regard de l'Amazone en direction de son camarade, rapidement détourné pour se poser sur le feu. De nouveau, la voix aux timbres abîmés par le silence s'éleva. Harmonie, Chaos. Mais toi, Chrys, n'es-tu pas Chaos en toi-même, au vu de ce que tu recherches ?

    « Du bois mort, vous avez utilisé du bois mort pour le feu. C’est bien, le bois mort, pour le feu. Vous n’avez rien eu besoin de tuer. C’est bien, le bois mort. Pour le feu. Pour un feu de bois morts. »
    La jeune femme ne répondit rien. Chaos ou Harmonie ? Finalement, il s'agissait d'une question récurrente dans sa vie. Non, omniprésente. Le fait qu'elle soit juste là, face à cette femme qui était comme son opposé complet... le fait qu'elle ne l'ait pas tuée et qu'à présent elle l'écoute parler sans rien dire, le fait que toutes deux respectent la Nature comme une soeur, une mère, ainsi qu'elle le voyait dans les prunelles vide et pourtant, profondément, habitées par la braise du désir. Chaos ou Harmonie ? Tous deux étaient-ils seulement séparés, ou le monde n'était-il qu'un amas de notions mêlées les unes aux autres ? Non, car alors, tout n'aurait été que Chaos.
    Attention, Chrys, tu vas avoir mal à la tête, comme cela t'arrive souvent, à réfléchir ainsi. Comme elle, qui actuellement se masse les tempes pour atténuer la tempête qui vit sous son crâne. Même si tu veux savoir. Tu auras tout ton temps pour y réfléchir.
    Toujours inactive, son regard d'acier presque vide, l'elfe se contenta de suivre les mouvements de l'Amazone sans analyser, sans comparer ni tenter de comprendre. Ne pas trop chercher à comprendre. Car c'est ce que font les mages dans leurs tours blanches, là-bas, à Lleya, et tu sais comme ce savoir a corrompu leur être. Il y a le Savoir et la Connaissance. Et quoi qu'on puisse en dire, ces deux notions sont différentes.
    Soudain, l'Amazone sembla traversée d'une pensée qui la tira de ses gestes mécaniques, traduisant un malaise. Soudain, elle fit un geste brusque pour plonger une main dans le sac tombé à ses coté ; Chrystal trouvait fascinante cette brusquerie continuelle dans des gestes qui lui semblaient faits pour être légers, tels le pas du chasseur. Déséquilibre ? Ou est-ce seulement toi qui ne parvient pas à comprendre ?
    Aussi vivement qu'elle l'avait entreprit, son geste s'adoucit pour se remplir de mille précautions, et la femme à la chevelure d'ébène retira de sa besace un livre aux air anciens, abîmé, corné. Chrys battit des paupières. Posséder un livre était peu ordinaire, elle n'aurait pas cru qu'une représentante de ce peuple le puisse. Les Amazones savaient-elles lire ? Te voilà repartie dans tes incessantes questions, ma belle. On ne t'a jamais dit ça. Quelque chose que tu ne sais pas... cela t'intrigue, non ? Cela réveille ton goût pour l'apprentissage.
    Contre toute attente, après un temps d'hésitation qui seul rendit précieux le carnet qu'elle tenait dans les mains, la femme des bois fit taire son regard suspicieux, méfiant, et tendit avec lenteur l'ouvrage à l'elfe. Celle-ci marqua une pause, fixant l'humaine droit dans les yeux, chose qu'elle se refusait souvent à faire, l'incompréhension de l'acte se lisant dans ses prunelles grises.

    « Lis. Lis et dis-moi si tu es de ceux-là. »
    L'injonction ne sonnait ni comme un ordre, ni comme une prière. C'était ainsi. La femme avait besoin de savoir la vérité et Chrys ne pourrait s'empêcher de goûter à quelque chose qu'elle ignorait. Alors il n'y avait pas d'autre dénouement possible, quel que soit le ton adopté, que ce soit une question, un ordre ou une demande. Chrystal tendit la main ; ses doigts finement gantés saisirent la couverture à la fois dure et fragile et doucement, avec les mêmes précautions que l'humaine auparavant ayant cette fois pour cause le respect qu’avait l'elfe pour les livres, ôtèrent le carnet à la main qui le tendait. Le tenant entre ses mains, retirant l'un de ses gants à l'aide de ses dents, Chrystal en fit tourner les pages et y lut un texte sur son peuple.

    « Je suis Jiliann Hesyl. Ou bien simplement Jiliann, sans fioritures. Sans Hesyl. »
    Jiliann Hesyl. Le prénom avait les sonorités de l'eau qui s'écoule sur la roche des forêts d'Utgar, le nom contenait le sifflement des flèches et du vent dans les feuilles de ces mêmes forêts. Tleïar, je crois bien. Étrange contraste parfaitement adapté à la femme qui se tenait face à Chrystal. Quand elle n'avait pas de nom, d'autres portaient un patronyme qui les décrivait à lui seul. Peut-être était-ce une chance.


    L'auteur texte que l'elfe avait sous les yeux exprimait une fascination qui tenait au mystère qu'entretenait le peuple de Lyzangard. Ils n'étaient pas humains, ils étaient beau, fiers, orgueilleux et cachaient leur savoir entre les arbres gardiens de leurs sanctuaires. La description tira un triste sourire à Chrys. Était-ce toujours ainsi, ou les temps avaient-ils changé, retranchant les elfes, ce peuple si fier et si sage, dans les confins de leurs forêts pour s'y perdre encore plus ? Que restait-il de la gloire d'antan ? Était-elle toujours là et l'artiste à la chevelure claire ne la voyait-elle pas, ou tout n'était-il qu'illusion ? Elle ne pouvait répondre à cette question. Elle ignorait toute réponse concernant la sagesse de son peuple, si sa beauté et son art étaient toujours intacts. L'âge d'or touchait-il à sa fin ? Elle ressentait l'approche de temps plus sombres, mais ne pouvait dire dans combien de temps, et où actuellement, en étaient les elfes de leur longue existence.
    Haan. Tel était le nom de l'auteur. Homme ou femme ? Certainement une femme, s'il s'agissait d'une Amazone, mais comment en être sûre ? Le savoir était-il seulement important ? Cette personne disait voir la franchise et la sagesse, la connaissance dans les regards de la race aux oreilles pointues ; dure franchise qui, mêlée à l'orgueil, rejette toute imperfection en ce monde. Peut-être était-ce une des raisons de la haine qui habitait si bien Chrystal.
    La jeune femme referma le livre avec un bruit mat et étouffé par la délicatesse du geste. Son regard perle et métal se releva et rejoignit le visage de Jiliann. Jiliann Hesyl. Tu veux savoir, simplement, ce que je suis ? Mais une fois tes soupçons confirmés, que feras-tu de ma réponse, Amazone ?

    « Je suis du peuple des arbres, de l'ancienne race qui telle une ombre se glisse entre les chênes et se dissimule aux yeux du reste du Monde. Je suis de ceux qui chantent les louanges de la Terre et jugent d'après le savoir que leur apporte le temps et dont les yeux contiennent plus de lunaisons que quiconque en ce monde hormis les Immortels. Alfes, Elfes, peu importe la manière dont vous nous nommez. »
    Maintenant que tu sais, qu'attends-tu de moi, Jiliann ? Je suis, comme toi, habitante de ce monde, et si j'y ai vécu plus de printemps que toi, je n'en connais aucunement les secrets. Je connais les routes, je connais les vents, les caches, les humeurs de la mer et les grâces des forêts. Mais des clés de la Terre, je ne sais rien. Il y a une différence entre Savoir et Connaissance, et là est la ligne qui sépare le respect des règles élémentaires et la folie.
    Que veux-tu donc ?
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Amazone
Jiliann Hesylavatar

 :Peuple :
Humains
 :Âge du personnage :
27 ans
 :Equipement :
Carnets de Haan, 'Sigma', flèches aiguilles de différentes longueur & un petit aigle d'argent.


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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Jeu 14 Juil 2011 - 12:03


Que les Hommes sont bêtes...
Et pourtant! Qu'un seul d'entre eux disparaisse et se voile le firmament du monde.

* * * * * *


Tout me revient, soudainement, les saisons se souviennent et les années de cendres reviennent d’elles-mêmes, dans un furieux galop. C’est tout d’abord le visage délicat et de la pâle Reine trompée, de la sublime Souveraine assassinée, qui renait en mon esprit usé. Si la grâce était faite de chair, elle serait Célenia. L’adorée, la regrettée Célenia, femme robuste à l’intérieur fragile qui avait fait des Alfes la plus remarquable et la plus prestigieuse des races. Mère protectrice et lumineuse ayant enfanté la démesurée cité d’Alfheim, lors de la naissance du monde. Célenia, messie, qui fut la cause de sa propre mort, de son effacement prématuré. Si me remémorer le noble minois de cette dame aux allures de déesse m’emplit de joie et de nostalgie, voir de nouveau se dessiner celui de son amant et meurtrier me comble de haine et de regrets. Vangö, comme Loki. Vangö, pour Loki. Lyzangard avait perdu sa magnificence en déposant sur le crâne de ce fou la couronne Maitresse, c’était un fait. Mais laissons, l’heure n’est plus aux souvenirs, recommencer n’est à la portée d’aucun d’entre nous, qu’il soit Ase, Völa ou Homme. J’ai vu se jouer l’histoire d’Yggdrasil sans réagir, attentiste, je n’ai plus le droit à la rédemption que j’espérais tant. Mais Mîmir sera maudit, à l’image des autres, Mîmir finira en morceaux.

Mais Jiliann ne sait rien de tout cela. Jiliann traine derrière elle l’ignorance, ce fardeau, qui se fait un peu plus lourd chaque jour. Perdue, égarée dans l’immensité de sa bêtise, seule. Tu as en face de toi une clé qui te permettrait la découverte, un passe-partout qui te permettrait de pousser les lourdes portes du Savoir sans t’écorcher les doigts. Il te suffit de tendre une main, Jil’, de parler.


-Je suis du peuple des arbres, de l'ancienne race qui telle une ombre se glisse entre les chênes et se dissimule aux yeux du reste du Monde. Je suis de ceux qui chantent les louanges de la Terre et jugent d'après le savoir que leur apporte le temps et dont les yeux contiennent plus de lunaisons que quiconque en ce monde hormis les Immortels. Alfes, Elfes, peu importe la manière dont vous nous nommez.

Peu importe… Jiliann regarde et écoute, Jiliann ressent et éprouve, Jiliann ne comprend pas. Elle a marché sur la surface d’un étang boueux dans lequel ses pieds se sont lentement enfoncés, attirés par le fond, enserrés par les algues ; et lentement elle coule. La femme au teint blanc qui se tenait devant elle la fixait intensément, comme parée à lire en ses pensées. Les Elfes étaient-ils aussi capables de tels prodiges…? Ce n’était ni la peur ni l’hésitation qui broyait les tripes de l’amazone, mais l’admiration. Couplée à l’incompréhension. Cette créature aux oreilles longilignes était de ces êtres de Savoir que Haan avait étudié des années auparavant, et il semblait à Jiliann que c’était auprès de l’un d’eux qu’elle trouverait les réponses. Pour tant, échanger lui apparaissait impossible. La nuit était tombée, fraiche et dense, donnant aux plaines alentours des silhouettes de monstres tout droit sortis d’un imaginaire d’enfant. Le feu s’était légèrement réduit, calmé, comme soudainement adoucit. Cet étrange et surprenant apaisement flottait dans l’air, stagnant autour des deux femmes. De longues minutes silencieuses suivirent les dernières paroles de l’elfe au visage angélique, finalement dérangées par le bruit mat des mains qui jouent avec les brindilles. L’amazone n’avait aucune carte, aucune boussole, pas une indication pour se rendre au Jardin adoré de Vanaheim, elle avait quitté Vöslungar comme nue. Et cette rencontre bouleversait ses idées, ses envies, ses fantasmes. La réalité lui tombait brutalement dessus, tel un bourreau, hurlant à ses oreilles sourdes combien elle était ignorante et incapable. Que faire, quoi penser. Il fallait qu’elle sauve sa peau, il fallait qu’elle trouve l’onguent remède à toutes ses blessures, il fallait qu’elle vive et qu’éternellement elle demeure lisse et juvénile. Les Pommes se promenaient en son esprit, terriblement tentantes, sucrées, adorables, déconcertantes, attirantes… Avec des gestes attentionnés elle récupéra le carnet d’Haan et le remit délicatement à l’intérieur de sa besace, unique trésor. De nouveau son regard répondit à celui de la femme qui lui faisait face, qu’elle était venue déranger, qu’elle avait arrêté. Cette intrusion dans la vie d’un extérieur était une nouveauté pour Jiliann, et l’effet ressentit lui donnait la chair de poule. Elle se voyait subitement accusée, elle se voyait en faute, elle se voyait détestable.

Jil’… Voyons, Jil’, en quoi cela t’importerait-il. Depuis quand toi, amazone, toi, solitaire, tu prends le temps de penser à tes actes? Tu n’as rien d’une bonne compagnie, la folie précoce qui dévore tes cellules te barre la route, vicieusement. Il est l’heure de disparaître, Jil’, l’heure de s’effacer comme tu sais si bien le faire, comme tu l’as toujours fait. Cette Elfe, Alfe, Femme, ne te doit rien.

Que faire, quoi penser. Jiliann essuya inutilement ses jambes nues qui commençaient à subir le froid, puis avala difficilement sa salive. Elle s’était fixé de marcher la nuit, de traverser les terres en solitaire pour dénicher les écrits où sommeillaient les réponses. Elle se devait d’aller vers ces manuscrits et recueils qui contenaient la Connaissance d’Yggdrasil. Seulement, la route n’était nullement tracée et ses pas s’entremêlaient. Le seul lieu connu d’elle où séjournaient les livres était la capitale des Hommes, où elle avait posé les pieds une seule fois. Une fois de trop. Et c’est là-bas qu’elle devait débuter sa recherche. Si de Vöslungar elle connaissait le chemin à prendre pour se rendre à Mannheim, il n’en était pas de même en considérant son point de départ actuel. Utgard, cette contrée étrangère qui l’angoissait et l’emplissait d’incertitude, plus vite elle quitterait cet endroit mieux ce serait. Avec la maladresse qu’elle trainait depuis ses premières années, l’amazone se leva et tapota ses vêtements dans le but d’en enlever la poussière. Son malaise était palpable.

- Je suis à la recherche du Savoir, à l’image des tiens. Je connais mon but mais n’ait pas le chemin, mes pas sont chancelants. Je m’éclipse et m’efface de votre vie, je suis Jiliann, Jiliann Hesyl. Je voudrais juste connaître où se trouve Mannheim. Je voudrais juste connaître.


Jil’… Tu parles comme un enfant. Les mots se bousculent et ta bouche mâche des formules incompréhensibles. Tu es bien seule, petite, et cela par ta faute. Tu t’enfonces dans tes erreurs et tes choix retiennent ta tête sous l’eau. Tu es ta propre fin, Jil’. Tu ne passerais jamais trente ans.
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Elfe
Chrystal d'Yhvaaldavatar

 :Peuple :
Wudu-Elfen
 :Âge du personnage :
128 ans
 :Equipement :
Deux dagues, un arc et quelques affaires importantes, ainsi qu'un chien - qui n'est pas un équipement en soi.


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MessageSujet: Re: A la lueur des Flammes [Jiliann Hesyl]   Dim 17 Juil 2011 - 21:03



« Il’f nara sel lezicaen, Chrys. Yrea nër, yrena. »
D.H.


    Y avait-il une réponse ? Les mains rudes et maladroites de l’Amazone retirèrent aux doigts durcis par le cuir le livre manuscrit, que Chrystal ne retint pas plus que nécessaire. C’était un trésor, non ? Mais pour suivre et croire, et espérer en ce qui y était écrit, que recherchait-elle, cette femme perdue, qui lui semblait aussi sans défense maintenant, à deux pas, à la lueur des flammes, qu’elle l’avait cru dangereuse lorsque sa flèche était bandée et que leurs yeux s’étaient croisés pour la première fois ? Et toi, Chrys, que recherches-tu ? Tout n’est-il pas que Chaos, et chacun d’entre vous n’est-il pas à la poursuite de chimères ? Qui, parmi toutes les âmes parcourant Yggdrasil en suivant les ombres et les légendes, aurait la chance de rattraper la chose qu’il cherchait ? Et toi qui ne peut même mettre des mots sur ce qui te tourmente et te pousse toujours plus loin ? Tous, bien perdus finalement. Jouets des Dieux, du Destin. De Loki ton maître qui vous pousse vers l’abîme. Et tu ne fais pas exception, quoi que tu essaies de prouver.
    Jiliann se releva, de ces gestes malaisés qui provoquaient le chaos dans les idées de Chrys. Tu es un être déficient, ma belle ; elle est prise dans les griffes du temps et toi tu viens de le réaliser ; à trop côtoyer les immortels tu en oublies les sables qui lentement s’écoulent…

    « Je suis à la recherche du Savoir, à l’image des tiens. Je connais mon but mais n’ait pas le chemin, mes pas sont chancelants. Je m’éclipse et m’efface de votre vie, je suis Jiliann, Jiliann Hesyl. Je voudrais juste connaître où se trouve Mannheim. Je voudrais juste connaître. »
    Le Savoir. Le Savoir ou la Connaissance ? Lequel des deux méritait d’être considéré comme conforme aux lois naturelles ? L’un d’entre eux méritait-il seulement d’exister ? Tu te poses trop de questions et tes pensées s’embrouillent.
    C’était l’apparition de cette femme, si opposée à elle-même, qui avait fait naître en l’elfe tout ce trouble. Elle le sentait, mais pourtant ne pouvait en détacher les yeux, perplexe. Comme toujours, elle ne pouvait s’écarter de ce qui était étrange, de ce qui lui était inconnu. Même si cela provenait d’un être humain – abandonnant jusqu’à la logique qui la conduisait. Il était terrible de constater que, après 150 ans sur cette terre dont elle avait parcouru tous les sentiers, elle se connaissait encore si mal. Aussi mal qu’Yggdrasil, apparemment. Cela avait quelque chose de décourageant.
    Chrystal revint à l’instant présent. L’Amazone allait continuer sa route ; elle désirait connaître le chemin vers Mannheim. Mannheim, la cité des hommes ? Elle était bien loin au Sud… Qu’est-ce qu’un membre de son peuple pouvait avoir à y faire ? Mais après tout, il était avéré que la dénommée Jiliann Hesyl n’était pas une Amazone ordinaire. Et elle avait un but extraordinaire. Pour quelqu’un de son peuple, du moins, car il était le même que celui des soi-disant « sages » de ce monde… qui était sage et qui ne l’était pas ? Et surtout, qui était assez sage pour faire la différence ? Avant que le serpent ne se morde la queue dans son esprit, Chrytal prit une décision irraisonnée. Une autre, rejoignant toutes les initiatives apparemment sans raison valable qu’elle avait prises par le passé. Mais elle ne tenta pas de combattre cette pulsion ; après tout, en 150 ans, elle avait fini par comprendre qu’elle n’était pas faite pour se brider elle-même.
    Elle était venue de la Plaine d’Aurore pour aller à Svartfalheim après être arrivée de Lyzangard sans aucun but en tête ? Allait-elle retourner dans les royaumes des hommes sans en avoir terminé avec le pays des nains ? Qu’à cela ne tienne ! Elle avait toute la vie pour faire les allers-retours, et sa vie serait longue. Les routes peuvent attendre ; les gens ne le peuvent pas. Et cette femme, cette humaine qui attirait les yeux de Chrys sur sa faiblesse et son trouble, si éphémère et si intrigante, ne vivrait jamais assez longtemps. Que cherches-tu, Jiliann ? L’elfe ressentait peu à peu l’envie de connaître la réponse. Le Savoir est une chose, mais le Savoir seul ne contente pas. Et elle était là, mortelle, debout sur ses jambes tremblantes, les yeux égarés dans le noir, ou dans la lumière d’un monde sans réponses. Est-ce que le Savoir apportait une réponse ? Et de quelle réponse avait-elle besoin ?
    Toi, si éphémère…
    Le bois craqua quand Chrys se mit sur ses pieds, Skoell releva la tête, leurs ombres s’allongèrent. Chaos. S’il y a un fil du destin, alors le suis-tu, ou ne fais-tu que le fuir avec joie, telle une enfant rieuse ? Tu la vois, cette femme dont sous le dernier soleil vu par ton œil clair, elfe, tu ne connaissais pas même l’existence. Tu la vois et tu veux savoir. Ne serait-ce qu’un peu plus, encore un peu. Comprendre ; ton illusion d’éternité qui s’égrène comme un mur de sable, confronté à la flamme éphémère de sa vie, à l’agonie sous tes yeux, et qui cherche un moyen de survivre. Suis-là ou marche devant elle, mais garde sa silhouette et ses mouvements qui t’emplissent de perplexité à portée de ton regard. Dans ce champ de vision réduit de moitié.
    La jeune femme ramassa son arc et le loup bondit sur ses pieds. Tout deux fixèrent leurs yeux, or et argent, sur l’Amazone. Une paire et demi ; attention à ne pas perdre ce qui te reste de clairvoyance, jeune elfe. Ne va pas t’égarer.

    « J’ignore si ce que nous cherchons se trouve sur la terre des hommes. Mais si vous voulez rallier Mannheim, alors nous irons, Jilian Hesyl. Je n’ai pas traversé les ans pour laisser s’effacer les évènements ou les ombres qui traversent ma route. Alors nous suivrons le même chemin ; et si vous redoutez ou ne voulez pas de notre compagnie pour quelque raison que ce soit, il vous suffit de nous suivre. »
    Sur ces mots, l’elfe rabattit sur sa chevelure blanche comme neige son capuchon sombre et fit volte-face, l’arc sombre barrant ses épaules ; d’un geste accompagnant son demi-tour, elle congédia la force du feu, tirée de la terre elle-même, et les flammes rétrécirent pour s’en aller mourir sous forme de braises rougeoyantes, sans danger pour la vie environnante. Puis, sans se soucier de n’avoir dormi cette nuit-là, sans se soucier de sa blessure presque guérie, ni même se retourne pour savoir si l’Amazone la suivrait, la voyageuse s’éloigna de la clairière, progressant d’un pas souple mais pas trop rapide entre les arbres, pour retrouver la route. Que l’humaine la suive ou non, ce serait son choix ; si elle voulait l’observer, Chrystal n’en avait pas moins une fierté bien propre à sa race, et elle n’irait la chercher pour rien au monde. Tout dépendait de cette créature contrastée qu’elle avait rencontrée ici, à la lueur des flammes.




Fin du Chapitre .
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