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 Une rencontre fortuite

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MessageSujet: Une rencontre fortuite   Dim 3 Fév 2013 - 13:59

La Ville qui Murmure


Le Delta de la Sonata jetait ses eaux cristallines dans le Lac de Mannheim, couronné d’une délicate brume en ce matin d’Hiver, sans en troubler la vaste surface. Mäalt et Lëly venaient de dépasser la Taverne de la Croisée et déjà, la blanche Cité de Lleya s’offrait à la portée du regard, jetant sur l’onde parfaite et miroitante ses éclats laiteux.

Lëly n’était pas venue en ces lieux depuis des années mais le spectacle de la ville des Mages, lançant sa Tour vers le ciel matinal comme une épée opalescente, la subjuguait toujours avec la même intensité. Ce n’est que pour mieux profiter de ce spectacle qu’elle descendit de selle et conduit Sleipnir sur les plages de galets qui bordaient le Lac, observant avec un plaisir amusé la réticence du hongre à toucher du museau cette eau immobile, où le blanc reflet de la cité dans le soleil naissant se disputait encore aux ombres bleues et profondes de la nuit.

- Quel tableau sublime ! songea-t-elle en embrassant l’horizon du regard. L’onde du Lac est si parfaite qu’on croirait apercevoir une cité jumelle sous sa surface. Allez, gros bêta…Crains-tu donc qu’un silure ne surgisse de l’eau et te gobe ? gloussa la pucelle, encourageant Sleipnir à boire.

Un vent froid mais vivifiant, chargé des senteurs piquantes de l’Hiver, gonfla sa poitrine de bonheur. Participer au voyage trimestriel pour recharger les stocks du Tonneau Plein était un pari risqué… Cela signifiait supporter entre trois et cinq jours de virée en unique compagnie du Borgne et il n’y avait pire moyen de rendre le voyage interminable. Il ne se passait pas une journée sans que le Nain ne se répande en plaintes et récriminations, déplorant la lenteur du convoi, le manque de confort et le prix excessif de leurs nuits en auberge. Lorsqu'il atteignait le paroxysme de sa mauvaise humeur, il imputait à Lëly toutes sortes d’écarts qui soi-disant retardaient leur voyage.

- Je pensais que sortir de l’Auberge calmerait sa propension naturelle à être constamment sur mon dos mais cela ne fait que l’aviver. Ce maudit barbu gâche le plaisir que j’éprouve à retrouver un semblant de liberté ! Lëly jeta un regard aigre sur le chariot qui surgissait hors de la brume en cahotant. Heureusement que nous arrivons à destination… Un jour de plus et je mettais Mäalt à la place de ce pauvre Nigg pour tirer son fichu convoi !

L’animal de trait, ses trois cornes crénelées et son épais pelage laineux aux teintes orangées avaient été loués pour le voyage, au même titre que la mule pantelante sur laquelle le Nain passait ses journées, les pieds flottant à l’étrier. Les Mineurs étaient pourtant réputés pour leur excellente endurance mais les années passées à s’octroyer les privilèges de la bonne chère avaient conféré au patron du Tonneau Plein un embonpoint handicapant, au grand dam de sa monture.

- En plus d’être avare et méchant, ce maudit hère maltraite les animaux... gronda Lëly entre ses dents serrées, observant le Nain arriver au devant du convoi à grands renforts de coups de trique sur la croupe de sa mule. Décidément, la liste de ses vices est sans fin. Vivement que je reprenne les écuries en main !

Désormais majeure, Lëly avait droit d’ouvrir un commerce à son nom. Afin d’échapper aux services en salle, la jeune fille s’était trouvé un passe temps constructif dans la rénovation des écuries du Tonneau, l’accueil et le soin des montures des voyageurs. D’abord furieux qu’elle se soustraie à ses devoirs, le Nain avait ensuite reconsidéré la chose devant les louanges et les généreux pourboires de ses clients satisfaits. La pucelle avait beau être caractérielle et bien trop intègre pour se mettre au service de la plèbe qui côtoyait son établissement, elle avait visiblement un don pour s’occuper des montures et des armes simples. Son père l’avait, parait-il, formée à la profession d’Ecuyère, ce dont le Mäalt n’avait cure avant de réaliser combien il serait lucratif d’user de ses compétences pour améliorer le prestige de son établissement. Or cette femelle parasite, non contente de se voir remettre les clés d’un atelier et d’écuries fraîchement retapés, avait demandé à ce qu’on la fournisse en onéreux matériel d’entretien. Le genre d’outils qui vous coûtent un œil –sans mauvais jeux de mot- et doivent être constamment renouvelés pour s’adapter au soin des montures excentriques que les voyageurs ramènent de l’autre bout d’Yggdrasil.

- T’es déjà une vraie plaie ouverte pour le service en salle. Tu fais fuir les clients ! avait avancé le Nain, décidé à ne pas en démordre. Si en plus faut que j’me ruine pour ton foutu matos et qu’ça marche pas… Jvais pas vider la caisse pour tes beaux yeux, ah ça non !

Il avait fallu à Lëly deux mois de débat et d’argumentation opiniâtre pour faire comprendre à l’avare tenancier que cette dépense serait rapidement rentabilisée et qu’il accepte enfin qu’elle l’accompagne à Lleya pour faire ses achats.

- Tu traînasse encore ? lança Mäalt quand il arriva enfin à son niveau, tirant sans ménagement sur la longe du Nigg. Si ca continue, tu va rentrer au Tonneau avec ton vieux canasson et tu fabriqueras tes outils toi-même !

- Je fais boire Sleipnir et vous devriez en faire autant avec vos bêtes. Elles ont l’air harassées.

- C’est toi qui m’harasse avec tes manies de Gitane ! Faut toujours que tu t’arrêtes sur l’bord du sentier pour cueillir je n’ sais quelle fleur et t’esbaudir d’vant l’moindre paysage ! Le Nain donna un nouveau coup de trique à la mule qui renâcla, causant à la jeune femme une mimique de compassion pour la bête. Allez, en route, qu’on en finisse !

Fort heureusement, Mäalt la quitta dès l’entrée de la ville passée, trop pressé de vaquer à ses occupations. Il lui donna rendez-vous au coucher du soleil pour faire l’inventaire de ses achats et vérifier qu’elle n’avait pas abusé de son incommensurable générosité. Lëly profita de ce répit inespéré pour apporter du fourrage frais et de l’eau aux bêtes, puis elle graissa leurs sabots martyrisés par le dur voyage et les laissa s’ébrouer dans un enclos voisin.

Il lui fallu un temps considérable pour trouver un maréchal-ferrant dans le dédale de ruelles étroites qui composait Lleya. Elle prit néanmoins grand plaisir à parcourir « la ville qui murmure », guidée par ses souvenirs d’enfance, découvrant et redécouvrant cette ambiance si particulière : le calme de ces petits jardins cachés au cœur des pâtés de maisons, la foule légère et bruissante comme l’eau des multiples fontaines jalonnant la ville, la beauté subtile et simple de son architecture…Et la senteur aqueuse et fraîche qui se faufilait parfois dans les venelles, portée du lac par une brise chantante presque plus bruyante que les discrets habitants.

- Même les oiseaux semblent soucieux de ne pas perturber le calme de leurs chants. songea Lëly, le nez en l’air. C’est tout même stupef…OUFF !!

Le choc la déséquilibra et son séant accueilli avec déplaisir le dur sol pavé. Le calme de la ruelle fut alors troublé par une bordée de jurons colorés qui provoqua l’envol des oiseaux muets.

- Foutredieu ! Mais qu’est-ce que… commença-t-elle en remarquant les lourds et très nombreux volumes éparpillés à ses pieds. Est-ce que j’ai percuté une bibliothèque ambulante ?

La créature qui se dissimulait derrière cette tour instable de livres se remettait de sa chute en face d’elle, comme un reflet contraire. Lëly se frottait l’arrière train mais l’inconnue grimaçait en tâtant la bosse qui perçait une sublime chevelure blonde en cascade, causée par un gros index intitulé De Magica Cura (du moins c’est ce que la pucelle déchiffra au prix d’un incommensurable effort). La brune était en vêtements de voyage, usés et salis aux emmanchures, la blonde se parait d’une délicate robe aux froufrous fleurissants. L’une rougissait de colère et l’autre de confusion.

Quelques secondes s’égrenèrent où les jeunes filles, d’un âge visiblement proche, se dévisagèrent dans un étrange mélange de stupéfaction et d’appréhension…Puis Lëly fut la première à se redresser.

- Excusez-moi. lança-t-elle, laconique. J’avais le nez en l’air mais…on dirait que vous ne regardiez pas devant vous non plus !

Son timbre de voix suintait visiblement l’agacement car le visage délicat de sa voisine grimpa d’un cran dans les cramoisis. Lëly se maudit pour ses mauvaises manières, aiguisées par le contact aux ivrognes du Tonneau. Cette fille, à la beauté aérienne et candide, lui donna une telle impression de délicatesse et de fragilité qu’elle se demanda comment la brise des rives ne l’avait pas encore emportée dans les airs. Il était si rare de croiser telle demoiselle dans son auberge !

- Avec une robe pareille en plus… Elle pourrait s’envoler comme une plume. Baste ! Reprenons-nous. Raclement de gorge. Retour à la case départ. Veuillez m’excuser, j’espère que vous ne vous êtes pas fait mal. Lëly Arkhanem. ajouta-t-elle dans une présentation sommaire. Permettez-moi de vous aider.

Elle tendit la main pour l’aider à se relever, avant de s’apercevoir que le soin des bêtes avait laissé des traces et la remettre précipitamment dans sa poche.

- Cette ville regorge de fontaines et je n’ai pas été fichue de penser à me laver les mains !

Après s’être dandinée d’un pied sur l’autre, consternée par sa gaucherie sociale, elle extirpa un tissu propre de sa besace et le fit tremper dans l’eau cristalline d’un bassin voisin, fleuri de camélias aux tendres teintes.

- Pour votre bosse. dit-elle en rejoignant la jeune femme , à présent relevée.
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MessageSujet: Re: Une rencontre fortuite   Dim 10 Fév 2013 - 14:19

Elle considéra les feuilles éparses d’un œil critique. Décidément, cela n’allait pas. Avec méthode, elle les empila, formant un petit tas propre qu’elle déposa à côté d’elle. Puis, se renversant légèrement en arrière, elle ferma les yeux. Les souvenirs avaient décidément plus de saveur que les écrits.



« Des soins magiques… De l’art de réduire les fractures… La fabrication des pigments minéraux… Géographie d’Yggdrasil… Introduction à l’
Aelfa Linga… Dictionnaire Universel de la Noblesse de Midgard en six volumes… Je crois que tout y est ! » souffla-t-elle avec un soulagement non feint. La pile était déjà bien assez haute comme cela…

Helma l’avait chargée de se rendre à la bibliothèque de la Tour des Sages et d’emprunter un certain nombre d’ouvrages destinés à son cercle d’amis aussi bien qu’à elle-même. L’événement était suffisamment inhabituel pour constituer une rupture dans son quotidien. Comme à chaque fois qu’elle se rendait ailleurs qu’au chevet de ses patients, occasion assez rare elle aussi pour mériter de tels égards, Leleka s’était maquillée, pomponnée, avait méticuleusement brossé son opulente chevelure, et c’est vêtue de sa plus belle robe qu’elle avait refermé la porte derrière elle.

Elle s’était donc rendue à la Tour, s’était perdue avec bonheur entre les bancs de lecture où étaient enchaînés les ouvrages à consulter sur place, en avait feuilleté quelques-uns comme à son habitude, avant de rejoindre l’un des conservateurs pour qu’il allât chercher les ouvrages requis dans les magasins. Elle avait pu s’y rendre une fois en compagnie de Helma quelques années auparavant et s’était longuement émerveillée devant les armoires sans nombre renfermant les précieux ouvrages, sans couverture pour certains et le dos usé jusqu’à la corde, disposés à plat dans les meubles probablement aussi vieux que la Tour elle-même ; malheureusement, elle n’était encore qu’une apprentie et ne pouvait donc y pénétrer seule.

Lorsque le conservateur était revenu, ployant sous le poids des ouvrages malgré sa solide quarantaine, elle s’était brièvement demandé s’il s’agissait en réalité d’une épreuve visant à lui faire manipuler des sorts de lévitation bien au-delà de ses capacités. Après un bref examen, elle conclut que Helma n’avait simplement pas réalisé que le Dictionnaire Universel de la Noblesse de Midgard se composait de six volumes, chacun aussi épais que son titre le laissait entendre. Après avoir rempli les registres conformément à l’usage, elle recompta une dernière fois les pesants ouvrages, en constitua une pile ordonnée, faillit la renverser en s’efforçant de la soulever, et ne parvint à la garder en équilibre qu’en l’appuyant contre son profil. Ce qui, réalisa-t-elle presque aussitôt, n’était absolument pas confortable et handicapait sérieusement sa vision. L’idée l’effleura bien de transporter les livres en deux fois, mais Helma habitait loin de la bibliothèque et elle n’avait pas la moindre envie de traverser deux fois la ville, c’était autant de temps perdu qu’elle eût pu employer à lire.

Après avoir, comme à son habitude, longuement pesté à mi-voix contre l’architecte qui avait eu la brillante idée de situer la bibliothèque au sommet d’un parvis constitué de dizaines de marches, elle se souvint comme toujours qu’elle aurait pu se trouver dans les étages de la Tour et garda ses commentaires pour elle. Descendre les escaliers en marchant en crabe était de toute façon suffisamment délicat pour monopoliser son attention.

Elle renonça rapidement à avancer de la sorte après avoir enfin laissé le parvis derrière elle, se dirigeant d’après les façades et les enseignes qu’elle parvenait à distinguer. Il n’était pas rare de rencontrer des gens chargés de la sorte à Lleya, à proximité de la bibliothèque et jusque dans les quartiers d’habitation les plus éloignés. Même les plus distraits des habitants avaient ainsi appris à vérifier qu’aucune pile de livres ambulante ne se dirigeait dans leur direction. Il arrivait rarement de rencontrer de tels spécimens en sens inverse : les érudits préféraient le plus souvent rendre leurs livres un par un, dès qu’ils étaient terminés, afin de permettre à d’autres de les emprunter à leur tour. De même, Leleka était loin d’être la seule à emprunter plusieurs ouvrages ensuite redistribués et échangés avant d’être rendus au compte-gouttes.

C’est donc l’esprit tranquille et occupé à réfléchir à des points obscurs de manipulation des runes que la jeune femme rencontra un obstacle inattendu, se demanda un instant ce qu’il se passait avec une diffuse sensation de flottement, sentit la pile de livres perdre l’équilibre, réalisa avec horreur qu’elle aussi était en train de tomber, s’efforça de préserver les précieux ouvrages d’une chute trop rude en interposant ses genoux sur leur trajectoire supposée, donna du front contre l’un de ceux qu’elle tenait toujours, et finit par atterrir sur son postérieur avec un cri étouffé.

Son premier geste fut de rechercher frénétiquement tous les livres du regard, paniquée à l’idée que l’un d’eux eût pu s’abîmer en tombant. Elle se hâta de refermer celui qui s’était ouvert juste devant elle, tendit le bras pour en soulever un autre qui s’était ouvert face contre terre, et bénit la chance en constatant que les pages n’étaient ni froissées ni salies. Ce n’est qu’alors qu’elle prit conscience de la douleur à son front et y porta une main. Elle grimaça en sentant une bosse naissante. Ouh que j’aime pas ça… ça saigne pas au moins, j’espère ? Elle examina brièvement ses doigts, soulagée de les découvrir aussi blancs qu’à l’accoutumée. Bon, c’est toujours ça d’pris. conclut-elle dans la langue peu raffinée qu’elle continuait d’employer dans ses pensées, unique souvenir de son enfance paysanne qu’elle n’était pas parvenue à policer. Personne n’irait certes vérifier en quelle langue elle pensait, mais tout de même.

Ce n’est qu’alors qu’elle songea à rechercher la cause de sa chute. Elle n’eut pas à chercher bien loin : assise face à elle dans une position presque identique se trouvait une jeune femme de son âge, brune et piquetée de taches de rousseur, dont l’expression courroucée et les joues rouges de colère firent virer les siennes à l’écarlate. A en juger par ses vêtements de voyage défraîchis, elle ne venait pas de Lleya, ce qui expliquait probablement qu’elle n’ait pas été aussi vigilante que les habitants de la ville et l’ait heurtée, probablement sans y prendre garde. De là à lui jeter un regard aussi noir, tout de même… Bah quoi ? Qui c’est d’nous deux qu’est en tort à ton avis, hein ? ne put s’empêcher de songer la jeune femme malgré sa confusion. Elle devait bien reconnaître qu’elle aurait dû prendre en compte l’éventualité de rencontrer des étrangers sur son chemin, ce qui était en grande partie responsable de son embarras… mais tout de même, elle n’était pas censée traverser toute la ville en crabe avec une dizaine de gros volumes dans les bras ! Et puis si les gens étaient supposés regarder où ils allaient, ceux qui avaient les bras vides avaient indiscutablement moins d’efforts à fournir pour ce faire que ceux qui croulaient sous le poids des dictionnaires…

« Excusez-moi. » lança sèchement l’inconnue en se redressant. J’avais le nez en l’air mais…on dirait que vous ne regardiez pas devant vous non plus !

Leleka se sentit rougir encore davantage. Elle n’aimait pas sentir les gens s’énerver, les entendre hausser le ton. Ils lui rappelaient les vociférations de Ressim, la hargne dont il pouvait faire preuve envers une enfant de sept ans qu’il n’osait même pas battre par crainte du mauvais sort. C’était encore pire lorsqu’ils avaient raison. Elle ne savait pas comment réagir autrement qu’en faisant mine de n’avoir rien entendu. Elle fit donc mine de n’avoir rien entendu.
Cela ressemblait à une fuite. Elle le savait. Mais d’un autre côté son esprit rationnel ne voyait pas l’intérêt de répondre aux provocations. Etait-ce un prétexte ou un véritable raisonnement logique, elle n’aurait pas su le dire.
Un raclement de gorge la ramena à la réalité. Etait-elle censée réagir à la pique de la jeune femme, ou avait-elle manqué quelque chose ?

« Veuillez m’excuser, j’espère que vous ne vous êtes pas fait mal. »

Elle releva la tête, surprise par le changement de ton de son interlocutrice. Elle s’en demanda brièvement la raison. Peut-être avait-elle été surprise comme elle de cette rencontre fortuite et ses paroles acerbes avaient-elles été dictées par la surprise et la douler de sa chute davantage que par la colère ?

« Non, tout va bien. Je vous remercie. J’aurais dû faire attention. » répondit-elle poliment. Ce n’était pas parce que l’autre s’était montrée piquante qu’elle devait en faire de même, surtout si ce n’était pas vraiment délibéré.

« Lëly Arkhanem. Permettez-moi de vous aider. » fit-elle en lui tendant une main qu’elle retira presque aussitôt.

Sourcil levé, Leleka lui jeta un autre regard perplexe. Drôle de façon de l’aider… Elle décida de ne pas s’en formaliser, elle n’était plus à cela près de toute façon.

« Je m’appelle Leleka. Leleka Evoë. Enchantée. » fit-elle, toujours aussi formellement, avec un hochement de tête qui ferait pour l’heure office de salut.

Elle esquissa un sourire aimable pour faire bonne mesure et tendit le bras pour refermer un autre ouvrage que sa chute avait ouvert. Elle en épousseta doucement les pages du dos de la main avant de le refermer et de le déposer à côté des deux ouvrages qui étaient miraculeusement restés empilés. En quelques instants, elle rassembla tous les livres en plusieurs petits tas. Par chance, aucun des précieux recueils n’avait souffert de sa chute, sinon la dénommée Lëly l’aurait entendue hurler. S’il y avait bien une chose qui pouvait la faire sortir de ses gonds, c’était un livre abîmé. Soulagée, elle se releva en époussetant ses genoux et son postérieur, tombant nez à nez avec la jeune femme qui lui tendait un mouchoir mouillé et précisa :

« Pour votre bosse. »

« Merci, c’est gentil. » murmura-t-elle en l’appliquant contre la bosse qu’elle avait déjà oubliée et qui profita de l’occasion pour se rappeler à son bon souvenir.

Elle se demanda quoi ajouter. Les quelques minutes précédentes avaient montré que Lëly semblait aussi douée qu’elle pour entretenir une conversation avec ses semblables… Elle l’examina brièvement le temps de réfléchir à une répartie spirituelle. A peine plus petite qu’elle, jolie malgré son allure négligée et ses vêtements maculés de taches, les hanches chargées d’une ceinture aux multiples outils, imprégnée d’une odeur forte qu’elle ne reconnut pas immédiatement ; surtout, l’air gêné sous ses taches de rousseur, les mains dans les poches et l’appui instable, Lëly ne semblait pas à son aise. Leleka se trouva méchante de pousser le raisonnement jusqu’à songer qu’elle ne paraissait pas à sa place à Lleya, mais les vêtements de voyage et l’odeur des bêtes ne laissaient en tout cas guère de doute sur le fait qu’elle ne vivait pas à la Ville Blanche. Sans doute avait-elle voyagé plusieurs jours pour atteindre la ville… et faire connaissance avec les piles de livres que pouvaient porter certains de ses habitants. Quoiqu’à en juger par le quartier où elles s’étaient rencontrées, la jeune femme n’était pas venue consulter les ouvrages de la Tour. Leleka avait emprunté un raccourci traversant des quartiers résidentiels tranquilles et dépourvus de tout commerce plutôt que les artères principales, afin de rentrer plus rapidement chez Helma.

« Si je puis me permettre, qu’est-ce qui vous amène à Lleya ? »

Elle se mordit la lèvre. La question pouvait aussi bien être interprétée comme "qu’est-ce que vous fichiez sur ma route ?", et si elle se posait effectivement la question, elle ne l’aurait jamais formulée en ces termes. Elle se sentit donc obligée de préciser :

« Il ne passe pas beaucoup d’étrangers dans les quartiers résidentiels… d’ordinaire ils suivent tous la grand-rue jusqu’à la Tour des Sages. J’en conclus que vous n’êtes pas là pour la bibliothèque ? »

Ce serait bien la première fois qu’elle croisait à Lleya quelqu’un qui n’était pas venu pour la Tour des Sages et le savoir qu’elle renfermait. L’état des vêtements de son interlocutrice tendait également à indiquer qu’elle ne rendait pas visite à des parents ou à des amis, elle n’avait pas l’air pressée ni paniquée donc ne recherchait certainement pas un guérisseur.

« Enfin, si vous avez besoin de quelque chose, n’hésitez pas, si je peux vous renseigner ce sera avec plaisir. » conclut-elle.

Elle sentit qu’elle n’aurait peut-être pas dû ajouter cela. Ses propos pouvaient être mal interprétés, laisser entendre que son interlocutrice était perdue. A trop vouloir bien faire…
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MessageSujet: Re: Une rencontre fortuite   Sam 16 Fév 2013 - 10:51

Lëly sentit une nouvelle bouffée d’agacement gonfler sa poitrine lorsque la dénommée Leleka s’adonna à une observation détaillée de ses frusques et lui demanda la raison de sa présence à Lleya. Que voulait-elle dire par là ? Lëly détonnait-elle à ce point dans le paysage ?

- C’est de bonne guerre. se raisonna-t-elle en pensée. Tout ici est immaculé, propre, ordonné…Bien sûr qu’on me remarque avec mes habits de voyage, mon air échevelé et la fragrance d’étable qui me suit partout !

Lorsqu’elle vivait encore sur les routes avec son père, le regard d’autrui lui importait peu. Le vagabondage était de toute manière un mode de vie marginal, auquel la plupart des badauds associaient la mendicité, la prostitution, le vol et autres joyeusetés des bas-fonds. Très jeune, elle avait appris à se protéger des fourvoiements des uns et des autres à son sujet. Les discours méprisants et les regards biaisés étaient vite oubliés, s’étiolant au fil des lieues, noyés dans la poussière du chemin, la pluie et les rires qu’elle partageait avec Guntchramn . Mais depuis, son père n’était plus là pour la soutenir, lui changer les idées… et Lëly baignait chaque jour dans l’aigre saumure du Tonneau, sans aucune échappatoire. Cette vie avait fait tomber ses défenses, l’avait rendue irritable, sensible au regard d’autrui qu’elle percevait bien trop souvent comme une agression, une provocation. A la manière d’un animal en cage, se méfier des autres et cerner leurs intentions d’un simple coup d’œil était devenu un reflexe défensif.

Cette fille n’avait aucune velléité d’agression mais quelque chose en elle fascinait et irritait la jeune Ecuyère… Etait-ce ses mains délicates volant d’un ouvrage à l’autre, telles de pâles colombes, son langage et sa tenue apprêtés qui faisaient d’elle une parfaite autochtone de la blanche cité des Mages ? La franchise de son regard et de ses questions juraient pourtant avec ses manières soignées… On aurait qu’une flamme, une fougue singulière l’habitait, contenue dans une enveloppe nacrée et policée. Lëly se morigéna intérieurement, tentant de ravaler ses manières de sauvageonne.

L’animal blessé tapi au fond d’elle trépignait et grognait, impatient de fuir cette rencontre, cette conversation futile. Leleka et elle n’avaient rien en commun…A quoi bon insister ? Et pourtant, il y avait cette voix lointaine et diffuse, submergée par un épais brouillard de souvenirs, la voix d’une petite fille esseulée, si triste :

- Boucle d’Or, c’est Boucle d’Or ! Ne le laisse pas partir, pas encore… !

Elle n’eût pas le temps de se demander pourquoi son cœur troublé avait échafaudé une corrélation aussi saugrenue entre un ami d’enfance perdu et cette illustre inconnue. Leleka attendait visiblement sa réponse, dardant sur elle un regard d’un bleu-gris perlé qui lui rappelait douloureusement d’autres yeux, en d’autres temps…

- Je…ne suis pas là pour la bibliothèque, en effet. répondit-elle en levant le regard sur la flèche de nacre qui surplombait la ville. Mais j’ai toujours adoré contempler la majesté de la Tour, elle est pareille à mes souvenirs d’antan. Devant le silence perplexe de Leleka, elle leva légèrement et timidement le voile du mystère. J’ai…beaucoup voyagé étant enfant et suis passée par Lleya dont j’ai gardé un souvenir assez vif et plaisant. Je suis de retour aujourd’hui pour faire des achats chez un maréchal-ferrant. expliqua-t-elle en tapotant sa ceinture d’outils comme si l’évidence s’imposait d’elle-même. Mais j’avoue m’être laissée aller au plaisir de flâner dans les rues pour retracer mes souvenirs d’enfance, d’où ma présence dans ces quartiers et notre collision. J’ai tendance à préférer lever le nez vers le ciel que le plonger dans les livres, ne vous en déplaise !

Son sourire narquois mourut avant d’être esquissé lorsqu’elle se souvint avec quel soin et quelle alerte Leleka s’était enquit de ses livres après leur chute. Du coin de l’œil, Lëly avait observé la candide blonde rassembler et examiner chacun de ses précieux ouvrages, s’assurant qu’ils n’avaient pas subis de dégâts, alors qu’une bosse poussait comme un champignon sur son crâne.

- Ce n’est vraiment pas gentil de tourner sa passion livresque en dérision…Décidément, je suis aussi acerbe qu’une vieille rombière ! songea-t-elle avec contrition.

Lëly préféra donc se taire et s’agenouilla aux côtés de la jeune femme pour l’aider à empiler les volumes restants.

- J’ai jusqu’au coucher du Soleil pour terminer mes achats. D’ici là, je peux vous aider à amener tout cela à destination. Le trajet sera moins périlleux si nous répartissons la charge en deux, vous ne pensez pas ? argua-t-elle avec un sourire maladroit.

Alors qu’elle équilibrait les piles, Lëly se surpris à accrocher un des volumes du regard. L’objet était incongru pour une piètre lectrice comme elle, mais d’une singulière beauté. Il se parait d’une couverture de cuir tanné, luisant et épais, d’un étrange rouge sombre tirant sur l’ocre comme la peau des légendaires Minotaures. Le titre s’y incrustait en lettres d’or, tout en enluminures complexes et méandreuses, dessinant les blasons des Grandes Familles. Un pincement saisit le cœur de Lëly lorsqu’elle reconnut l’arbre esseulé des Tancrel… Quel était donc cet ouvrage ? Parlait-il de ce Château perdu dans les Montagnes, le berceau de son enfance ? A la manière d’une aveugle, le bout de ses doigts suivi les contours du titre, alors que ses lèvres articulaient silencieusement :

- D…Dict…ooo…nai..re ..Uni…ve..rrr…sel.. Ses sourcils se froncèrent dans un spasme et ses yeux se plissèrent sous l’effort…de …la..Nooobl..esse… deee…. Le dernier mot lui était familier, pour l’avoir vu souvent sur les cartes. Mi… Midgard ? Pfffou. Pourquoi se sentent-ils obligés de constituer des titres si complexes ?

Satisfaite d’avoir néanmoins réussi à le déchiffrer, elle ouvrit l’énorme index sur une page au hasard, par curiosité. Les pages noircies d’une écriture abondante et serrée lui donnèrent le vertige. Qui pouvait donc aimer assimiler tant de mots, lire ces phrases qui s’étiraient sans fin ?! C’est alors qu’elle sentit le regard qui pesait sur sa nuque et fit volte-face : Leleka l’observait, une étrange expression peinte sur le visage. Lëly n’aurait su dire s’il s’agissait de perplexité, de pitié ou même d’agacement mais elle sentit le rouge lui monter aux joues et referma brusquement le volume, comme prise en flagrant délit.

Bien que sa fierté fût blessée, la sauvageonne se garda d’envoyer une pique bien sentie à sa voisine : un sentiment nouveau, mêlé d’admiration et teinté d’envie, s’était immiscé en elle. Il y avait bien des choses dont Lëly pouvait se targuer pour son jeune âge : sa science de la survie en milieu hostile, sa maîtrise du ferrage et du parage des bêtes, sa bonne condition physique et son endurance…Mais jamais elle ne pourrait égaler Leleka et sa montagne abrupte de savoir sur papier, sa tour interminable de livres.

- Bon sang, comment fait-elle pour lire tout cela ?! s’étrangla la pucelle en repérant cinq autres volumes du Dictionnaire Universel dans les piles, au moins tout aussi gros. Puis, la curiosité l’emportant, elle se décida à sauter le pas et s’adressa à la principale concernée. Vous devez être…sacrément savante pour vous intéresser à ce type d’ouvrage. Aurez-vous assez d’une vie pour tous les parcourir ? Elle se surpris à soupirer devant l’énormité de la tâche. Que racontent ces livres, si ce n’est pas trop indiscret ?

Ceci disant, elle placa le volume du Dictionnaire Universel de la Noblesse en évidence, espérant que ce geste inciterait Leleka à l'éclairer sur son contenu.
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MessageSujet: Re: Une rencontre fortuite   Mer 8 Mai 2013 - 20:17

- Je…ne suis pas là pour la bibliothèque, en effet. Mais j’ai toujours adoré contempler la majesté de la Tour, elle est pareille à mes souvenirs d’antan. J’ai…beaucoup voyagé étant enfant et suis passée par Lleya dont j’ai gardé un souvenir assez vif et plaisant. »

"J’ai beaucoup voyagé". Il n’en fallut pas plus pour que le regard de Leleka s’éclairât d’une lueur nouvelle. Depuis le jour où elle était arrivée à Lleya aux côtés de Helma, plus de dix ans auparavant, jamais elle n’avait quitté la Ville Blanche plus d’une journée. Jamais elle n’avait vu les hautes murailles de Mannheim, penchées sur l’onde lumineuse, jamais elle n’avait vu le Sanctuaire au-delà du Lac ; les neiges éternelles des montagnes d’Ymir, les fureurs de l’océan, les forêts immenses du Lyzangard, elle ne les avait jamais aperçues que par les livres, imaginées à travers les trop rares récits des voyageurs de passage. Et plus rares encore étaient les savants à évoquer les merveilles de l’Ailleurs, leurs habitants aux coutumes pourtant si variées, leurs paysages qui assurément ne pouvaient se comparer aux mornes plaines de Demether et au Lac de cristal ; les savants savaient déjà, eux, ils étaient accoutumés à tout cela, nul besoin de mentionner l’évidence. Ils ne parlaient entre eux que des découvertes qu’ils y avaient effectuées, des représentants de la faune et de la flore locales qui étaient utiles à leurs recherches, généralement rares et difficiles à trouver, et en aucun cas représentatifs des lieux. Et elle, souvent la plus jeune de ces assemblées, la seule à ne pouvoir se targuer d’être "savante", n’osait montrer son ignorance, son inculture, face à ses illustres aînés, et devait se contenter des bribes d’informations qu’ils laissaient parfois échapper. Les livres, eux, ne jugeaient pas les gens, ne jetaient pas de regards condescendants à l’ignorant en quête de savoir, ils répondaient à qui se donnait la peine de les questionner. Mais les livres ne savaient pas tout. Eux non plus n’avaient jamais quitté Lleya depuis leur arrivée dans la Ville ; ils n’avaient jamais respiré la poudreuse et les embruns, jamais entendu les chants à la gloire de Mimir dans l’air brûlant du petit matin.

Mais cette fille… cette fille savait peut-être. Peut-être avait-elle vu les glaciers pleurer aux premiers chants d’oiseaux, peut-être avait-elle dansé sous la lune de l’équinoxe en compagnie des habitants de Doemord et d’Innocence durant ces Jours Parfaits, peut-être même la Voyageuse avait-elle rencontré les peuples du désert dont on ne savait plus vraiment s’ils arpentaient les dunes ou s’ils n’existaient que par les murmures trompeurs des vents des sables.

Oh, bien entendu, le voyage n’était pas que découvertes, rencontres et enchantement, elle le savait bien. Il y avait toujours le risque d’une attaque, l’éventualité d’un accident, les mauvaises rencontres, le manque d’argent, et tant d’autres choses auxquelles elle n’avait jamais vraiment réfléchi. Mais les rencontres, les découvertes, ce pouvoir incroyable du "j’ai vu, j’ai senti, je sais", ne valaient-ils pas ces risques ? Apprendre les choses non des gens, non des livres, mais à leur source même, n’était-ce pas la forme la plus pure du savoir ? Et que dire de tout ce que ni les gens ni les livres ne pouvaient enseigner… quelle émotion pouvait étreindre le cœur du visiteur pénétrant à Alfheim, quelles sensations pouvait provoquer la caresse des vagues sur les pieds du marcheur harassé ? Tout cela ne conduisait-il pas à l’accomplissement de l’homme aussi bien si ce n’est mieux que la compréhension des runes et l’étude de la médecine ? Elle savait peut-être tout cela, la Voyageuse. Sans doute ne savait-elle pas tout, mais à n’en pas douter elle en savait tellement plus qu’elle.

Perdue dans ses réflexions, Leleka ne réalisa même pas que Lëly avait continué à parler. Elle acquiesça distraitement à la proposition de l’aider à transporter les livres, mais n’émergea véritablement de ses pensées que lorsqu’elle s’aperçut que la Voyageuse était penchée sur l’un des ouvrages dont elle suivait laborieusement le titre d’une main crispée par l’effort, retraçant certaines lettres comme pour les identifier. Ses lèvres se tordirent en une moue de pitié. Savait-elle seulement lire, la Voyageuse ? En une seconde, elle se rappela tout ce que les livres lui avaient enseigné, tout ce que Helma lui avait appris grâce à eux. Elle se rappela sa mère, Ressim, Mina, leur ignorance, leur crainte de ses pouvoirs, l’incompréhension et la haine de sa monstruosité. Son cœur se serra douloureusement lorsqu’elle se souvint qu’elle devait tout à Helma et à ces ouvrages, de la moindre de ses connaissances jusqu’au pain qu’elle mangeait. Ca doit te manquer… songea-t-elle en la voyant ouvrir le dictionnaire. Peut-être en souffrait-elle autant qu’elle-même souffrait de son ignorance du monde et de l’empirisme du voyage. Peut-être aussi s’en moquait-elle et admirait-elle simplement les lettres dorées de la couverture et les miniatures de l’intérieur de l’ouvrage.

Soudain, Lëly se retourna, surprit son regard que le mélange de pitié et d’envie avait probablement rendu indéchiffrable, et referma brusquement l’ouvrage en rougissant, de gêne ou de colère peut-être. Et l’esprit de Leleka regagna brusquement son corps, la faisant rougir elle aussi. De gêne.

« Vous devez être…sacrément savante pour vous intéresser à ce type d’ouvrage. Aurez-vous assez d’une vie pour tous les parcourir ? Que racontent ces livres, si ce n’est pas trop indiscret ? »

Alors elle ne savait pas lire, ou tout juste. En avoir confirmation lui serra le cœur. Tout un univers impossible à parcourir par la seule expérience lui était inaccessible… la Voyageuse ne pouvait explorer les contrées de ces savoirs accumulés depuis des générations.

« Oh, ils ne sont pas pour moi… hormis celui-ci, qui concerne la réduction des fractures. » indiqua-t-elle avec un sourire gêné, en saisissant délicatement l’ouvrage en question. « Je suis une formation de guérisseuse. Il est vrai que j’aime lire toutes sortes d’ouvrages, mais ceux qui traitent des runes et des soins constituent l’essentiel de mes lectures. Certains sont pour Helma, mon mentor – celui-ci qui concerne la langue des Elfes et celui-là qui détaille la géographie du continent, elle prévoit de traduire un traité elfique concernant les herbes médicinales endémiques du delta du Sudri et il lui faut situer précisément les lieux mentionnés – mais les autres sont pour d’autres savants. Il y en a un qui traite de la fabrication des pigments minéraux, celui qui m’a dit de l’emprunter tente de développer de nouvelles teintes d’enduits muraux pour permettre davantage d’originalité dans la décoration des façades. Pour ma part je ne trouve pas cela très intéressant, mais les goûts et les couleurs, comme on dit… Celui-ci traite des bases des soins magiques, c’est pour l’apprenti d’un ami de Helma qui commence ses études à Lleya. Et les autres sont les six tomes d’un dictionnaire des grandes familles de Midgard. Ils traitent des us et coutumes des familles nobles du pays, du protocole à adopter sur leurs terres et en leur présence, de leurs unions matrimoniales… de tout ce que l’on peut raisonnablement en savoir, en somme. C’est un historien qui les a empruntés, apparemment il tente de dresser un arbre généalogique des Varallisius de Kulta pour prouver qu’ils sont apparentés par les femmes à d’autres grandes familles seigneuriales, ce qui explique qu’il a fallu emprunter les six volumes. A moins qu’il n’ait simplement pas pris garde au fait que ce dictionnaire comportait plusieurs tomes… »

Elle souleva l’une des deux piles, attendant que Lëly fît de même pour reprendre le chemin du domicile de Helma.

« Une vie ne suffirait assurément pas pour lire le dixième de la bibliothèque de la Tour, soupira-t-elle. Du reste ce ne serait pas forcément très utile, personne ne peut retenir une telle quantité de savoir. On ne peut se spécialiser que dans un champ ou deux, par exemple la guérison, la maîtrise des éléments comme le feu ou l’air, ou encore la recherche dans un domaine bien particulier et très pointu, qui n’intéresse généralement pas beaucoup de monde hors de Lleya. Pour ma part j’avoue préférer la manipulation des éléments, mais la guérison est tellement plus utile et tellement plus gratifiante que je l’étudie au moins autant. »

Elles marchèrent quelques instants en silence, durant lesquels Leleka réfléchit à la façon la plus adéquate d’aborder le statut de la Voyageuse. Elle finit par se lancer, prudemment :

« Mais ils ont beau être des amis fidèles et de bons professeurs, j’avoue que parfois les livres me semblent… incomplets. Je suis née à Demether, je suis venue très jeune à Lleya, et depuis je n’en suis jamais partie plus de quelques heures. Je me demande à quoi ressemble le monde, le vrai… celui dont les livres parlent et ne parlent pas. »
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MessageSujet: Re: Une rencontre fortuite   Mar 17 Sep 2013 - 16:42

Lëly eût un rire sourd, entre l'amusement las et l'amertume.

- Croyez moi, il est bien plus aisé, bien plus sûr de le découvrir par les livres...

Ainsi donc , cette blanche colombe n'avais jamais quitté le nid , rêvant le Monde à travers ses ouvrages. La jeune Écuyère se surprit à l'envier, se demandant quelle vie aurait été la sienne si elle avait grandit derrière les murs du Château Tancrel. Aurait-elle été toute de froufrous vêtue comme Leleka, aurait-elle eût son pas léger, son air rêveur et insouciant ?...L'air des gens qui s'endorment le soir dans un bon lit, bien à l'abri derrière les remparts des Villes ?

Encore une fois, le souvenir du petit Boucle d'Or s'imprima dans son esprit comme une image rémanente. Lui aussi, petite âme innocente, ne savait rien du Monde Extérieur. On l'en protégeait...Et pourtant , l'insatiable flamme de la curiosité animait ses grands yeux bleu d'enfant. Qu'était-il devenu, l'enfançon blond de ses lointains souvenirs d'enfance ? Vivait-il encore , protégé par les Tancrel des morsures de chevaux, des vilaines souillons qui le mettait en danger, de toutes les réalités, douloureuses et merveilleuses, au delà Caer Dyvi ?

Appuyé contre sa poitrine, un des tomes du Dictionnaire Universel de la Noblesse de Midgard sembla soudain l'oppresser.

- Que dit-on des Tancrel là-dedans ? Parle-t-on de Boucle d'Or, de mon père et de la façon dont il fut déchu ? Ses lèvres s'animèrent d'un rictus aigre. Tu divagues Lëly...Qu'est-donc la destinée d'un simple homme parjuré face à l'aveuglante grandeur de la noblesse ?... Tout le monde s'en fout...

Peut être pas tous... A ses côtés, Leleka marchait d'un pas égal, le front pensif. Sans doute était-elle restée sur sa faim face à la sibylline réponse de Lëly

- Et mon air renfrogné ne doit guère l'encourager à poursuivre la conversation.

Pourtant, l'étincelle reconnaissable animait toujours la pupille de l'apprentie et une soudaine bouffée de détermination gonfla le buste de la vagabonde. La colombe était curieuse de s'élever, de prendre de la hauteur sur ses livres pour voir le Monde sous son vrai jour ? Très bien ! Lëly allait lui donner une part de vérité, de réalité crue... Elle en avait assez de la réserve, du secret. Qui se souviendrait d'elle, de son père, des calvaires endurés dans l'anonymat alors que les Grandes Familles noircissaient des pages et des pages, remplissaient les bibliothèques et les répertoires des troubadours ? Les vrais héros n'étaient-ils pas ceux dont personne ne veut conter l'Histoire ?! Qu'avait-elle à perdre de toute façon, leurs chemins ne se recroiseraient sans doute jamais.

- Vous savez Leleka... La voix était basse mais calme, presque douce. La Liberté à un prix et parcourir le monde est loin d'être un voyage de plaisance. Mon père et moi...n'avons pas toujours couru les chemins. Il fut un temps où nous vivions sous allégeance, à l'abri de remparts , tout comme vous. Elle leva de nouveau le nez au ciel. Toujours ce calme pénétrant, le chuchotis de la ville... Il lui sembla que même les murs l'écoutaient. S'il est une chose que les livres ne vous apprennent pas, c'est d'appréhender les brusques tournants du Destin. Un matin, mon père me chargea avec nos maigres effets sur son cheval et il le lança vers l'inconnu, laissant derrière nous les Montagnes, la Forteresse...Sans un regard en arrière. Et ceux qui nous avait jusqu'alors protégés, que mon père avait servi avec dévotion presque tout sa vie...Ceux-là refermèrent la herse dans notre dos et firent de nous des parias. C'était là le début d'une vie d'errance qu'il allait durer douze ans. Elle soupira, faisant jouer ses épaules nouées par le poids du savoir en volumes. Le Monde, ses peuples et leurs coutumes je les ai découverts , éprouvés durant des années... Et le seul bagage qui me reste aujourd'hui est de me sentir prisonnière partout. A force de dériver sur les chemins, ballottés par la Vie des Grands Chemins, j'ai renoncé à trouver un port d'attache...

Leleka s'était immobilisée. Lëly crut tout d'abord l'avoir estomaquée en s'ouvrant si brusquement à elle mais elles étaient visiblement arrivées à destination. Elle eût un sourire, posa son lourd chargement à terre et s'étira en grognant, soulagée...de bien de choses.

- Excusez-moi. dit-elle soudain à l'adresse de l'apprentie, une main soulevant son épaisse tignasse pour s'aérer la nuque. J'aurais du économiser mon souffle pour l'effort au lieu de vous importuner avec le récit de ma vie. Et pourtant, elle ne semble pas gênée... songea l’Écuyère en scrutant ce regard bleu, semblant la lire comme un ouvrage exotique. Peut-être...Peut-être que mes mots la marqueront, peut être que notre Histoire vivra un peu par elle ?

Le carillon de la ville sonna, égrainant les heures dans le silence suspendu entre les deux jeunes femmes.

-L'appel de la route. murmura Lëly, arborant un sourire presque tendre. Il est temps pour moi de vous laisser, je dois être sur les chemins ce soir même. Elle eût un dernier regard pour le Volume du Dictionnaire Universel, au sommet de la pile dont elle s'était délestée. Il fût un temps, je vous aurais détroussée sans hésiter d'un volume comme celui-ci. Un des nombreux défauts des vagabonds...Nous apprenons très jeunes à agir dans notre intérêt seul, question de survie. Devant l'ombre qui passa dans le regard de Leleka, elle leva les mains , paumes en avant, pour témoigner d'intentions pacifiques. Ce temps là est révolu, rassurez-vous. gloussa-t-elle. Sans doute dois-je accepter de vivres avec des questions sans réponses.

Sur ces mots, elle s'inclina , tourna le dos et s'éloigna.

Une fois de plus.

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